Papy gâteau

    Jessica a rencontré Jules en octobre 2017 dans l’ascenseur d’un hôpital. Drôle d’endroit pour une rencontre. Drôle de différence d’âge, aussi, puisqu’elle avait 23 ans et lui 93.
    Au moins, on peut parler d’une rencontre fructueuse. Début 2017, Jules possédait 20 000 euros d’économies. En avril 2018, quand sa fille a porté plainte au commissariat, il était à découvert et avait contracté deux prêts à la consommation de 2000 euros.
    Entre-temps, il est indéniable que Jessica s’était bien occupée de lui. « Il mangeait tous les jours à la maison, insiste-t-elle. Il était là du lundi au dimanche. » Certes, il n’était pas séquestré. Il sortait, au contraire, pour aller chez But, au supermarché ou à la boutique Orange. Et Jessica ne revenait pas les mains vides : tables, salon, lave-vaisselle, frigo, drone, épilateur à lumière pulsée (ça existe, ça ?), deux télés et même sa robe de mariée.
    Comme une petite fille prise en faute, Jessica se défend crânement : «Je sais que je n’aurais pas dû mais il n’y avait pas d’ambiguïté » . « Je pense au contraire qu’il a développé un sentiment amoureux », la contredit la procureure. « En décembre, il a bien essayé de m’embrasser, mais on a mis les choses au clair », concède la jeune femme. On la soupçonne d’avoir manipulé le vieil homme, au point de le pousser à se rendre au commissariat pour attester qu’il était parfaitement sain de corps et d’esprit et récriminer sa propre fille. Comme pour mieux désamorcer la procédure qui allait suivre.
    Il y avait un lien entre eux. On en veut pour preuve que depuis qu’il est sous tutelle, donc « inescroquable », Jessica continue à correspondre avec lui. « Un lien oui, mais sordide, plaide Me Demarcq pour la victime. Ce n’était pas un ami, c’était une vache à lait ! »
    Jessica a contre elle un casier judiciaire émaillé de 21 mentions en huit ans, dont de nombreux vols et escroqueries. « Vous n’avez jamais fait de prison. C’est à se demander si ça ne vous manque pas », la sermonne le juge. Son nouveau mari, de 47 ans, ne l’aide guère : « Elle m’a fait divorcer en me faisant croire qu’elle était enceinte. Je me suis bien fait avoir ! »
    Jessica, c’est aussi une jeune femme anorexique, mal dans sa peau, dévouée à sa petite fille malade, rappelle Me Noublanche. Elle a su trouver un emploi. « Depuis un moment, ça allait quand même un peu mieux… », commente-t-elle. Ce qu’elle pourrait dire, c’est que pendant sept mois, si près de l’escale finale, Jules a partagé une table de famille, a été emporté par le flot de la jeunesse, s’est laissé enivrer par la fréquentation d’une jolie fille. Ce n’était pas donné mais il en a peut-être eu pour ses sous…
    Jugement : dix mois ferme.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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