Parti en cacahuète

    Jean-Marie, 66 ans, se retrouve en comparution immédiate pour ce qu’un footballeur appellerait un « doublé coupe-championnat ». Il répond en effet de deux conduites en état d’ivresse, le
    14 février et le 30 juin. Pour le premier délit, il était convoqué à une audience banale, dont il aurait pu se sortir avec un coup de règle sur les doigts, mais la réitération a chagriné le parquet. Errare humanum est, persevare diabolicum (l’erreur est humaine, persévérer est diabolique). Jean-Marie navigue bien loin des rivages du Latium. S’il roule en « cacahuète » – ainsi appelle-t-on la voiturette dans la France d’en bas – c’est que le permis se refuse à lui : « Je ne sais ni lire ni écrire, alors j’ai fait dix fautes aux codes. Quand on ne peut pas lire les panneaux… »
    C’est dit d’un ton fataliste. Jean-Marie n’est pas abattu, ni en colère. Il observe sa vie en général et son procès en particulier comme un spectateur désolé de l’indigence du sketch. Il décrit son alcoolisme avec la précision d’un addictologue. En juin, s’il a été contrôlé à
    1,5 gramme à 11 heures, c’est tout sauf de la malchance : « Je me suis levé à 6 heures, j’ai bu un litre de rosé du matin. Après j’ai bricolé, en buvant un litre de rouge. Et puis je suis parti chercher le fils de ma copine. En plus, il me fallait des vis pour la cabane… C’est une habitude que j’ai. Pour moi, je pouvais conduire. Je bois quand je ne me sens pas bien. Je tremble, je ne suis pas fort. Alors je bois un ou deux litres et je peux me remettre à travailler ».
    Sa copine aussi « saquait dedans » (les autochtones comprendront, les autres se renseigneront) : « Elle est tombée deux ou trois fois dans les escaliers. À l’hôpital ils lui ont dit d’arrêter parce que sinon, elle allait mourir d’une grosse diabète (sic). Alors elle a arrêté. Juste un verre à Noël, mais un vin cuit, c’est tout… J’aimerais bien faire comme elle mais moi, il faudrait une grosse fracture ! Quand je n’ai pas de l’alcool, je bois pas mais quand j’en ai, je bois. Deux ou trois litres par jour, du vin. Pas de Ricard ou de whisky. J’ai essayé une fois, ça m’a tourné la tête… »
    La procureure le prépare à l’idée de la prison. Jean-Marie a l’esprit pratique : « La prison, je préfère pas (ndlr : tu m’étonnes !) Ou alors il faudrait me laisser le temps de me retourner, juste une semaine, pour que mon fils vienne s’occuper des bêtes (ndlr : il élève des centaines de volailles) . Parce que ma femme, elle a 65 ans, elle peut pas monter aux pigeons ».
    Il est condamné à six mois dont deux ferme et part en détention le soir même. « D’accord », commente-t-il.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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