Pas vu, pas pris

    L’actualité est injuste. Un jour, sans que l’on sache pourquoi, elle part ventre à terre sur tel sujet et délaisse tel autre. La justice ne peut être étanche à l’air du temps. Tout comme il y a des juges bienveillants et de plus sévères, il y a de bons et de moins bons moment pour comparaître : passer pour violences conjugales la semaine où le gouvernement les érige en cause nationale ; répondre d’homicide involontaire quand, la veille, un cinglé a fait un strike sur l’autoroute ; échouer en comparution immédiate pour usage et vente de stupéfiants alors que tous les médias bruissent de nouvelles dispositions visant à une tolérance zéro en la matière.
    Steven était dans ce cas, la semaine dernière à Amiens, pour un « trafic de rigolo » selon son avocate Me Zineb Abdellatif. Avec son casier judiciaire aussi filiforme que sa silhouette, on s’est demandé s’il n’allait pas monter au trou, délinquant d’une mauvaise prévention, au mauvais endroit au mauvais moment.
    Le 8 septembre à 20 h 45, dans Abbeville, ce zozo n’a rien trouvé de mieux que de fumer un odorant pétard sous le nez de policiers « en tenue bourgeoise » (en civil), dixit le PV. Steven est diabétique. Plutôt qu’en garde à vue, il a donc été transféré à l’hôpital. Dans la soirée, sa copine a téléphoné au commissariat pour s’inquiéter de son absence. Bizarre, ont pensé les policiers, qui sont allés faire un tour du côté du logement du couple, juste à temps pour interpeller la fiancée, affolée, tentant de se débarrasser de 300 grammes de résine de cannabis. Dans l’appartement, on retrouvera le kit du parfait petit dealer : grinders (émietteurs), balance de précision, sachets transparents. Steven et sa copine avaient été virés du fast-food où ils bossaient. Il n’avait rien trouvé de mieux de monter un trafic qui dégageait 100 euros de bénéfice par plaquette de 100 grammes.
    La procureure a décidé que le procès, à défaut de la peine (elle ne réclamera pas de mandat de dépôt) sera exemplaire. « Quelles sont les conséquences de vos actes ? » tonne-t-elle. Elle voudrait que Steven répondît que la drogue, c’est mal, et que sa cupidité mettait en danger sa clientèle. Lui sent bien qu’il existe une réponse qui contenterait la magistrate, mais il ne la trouve pas. Alors dans un premier temps, il hasarde : « Ben… Le stress… En fait je suis content que ce soit fini ». Mauvaise pioche ! La procureure insiste : « Et quoi d’autre ? » Il cherche, il cherche… « Que tout le monde en parle autour de moi dans le quartier ? » Encore faux.
    La scène n’est pas anecdotique. Elle prouve que la consommation de stupéfiants, et partant de là, leur vente, sont à ce point ancrés dans la vie des quartiers que plus personne ne se souvient pourquoi c’est interdit.
    Il suffit de ne pas se faire attraper.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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