Passage de témoins

    Dans l’affaire qui nous a occupés toute la semaine à Beauvais (un meurtre commis au terme d’une rixe, à Laigneville), on fut presque embarrassé par leur abondance. Le problème, c’est qu’ils ont livré des versions contradictoires d’une scène qui s’est déroulée au milieu des cris, des coups de feu mais aussi de la peur, dans une nuit mal éclairée par des candélabres aussi blafards que municipaux.
    Passons – si l’on ose dire – sur les femmes, véritables tigresses quand il s’agit de sortir leurs hommes de détention, ou ce voisin si alcoolisé qu’il tomba comme un fruit mûr de son balcon au milieu de la bataille. Prenons Vincent, un type en apparence équilibré, qui dînait, ce soir-là, chez ses parents.
    À chaud, il avait donné des détails précis, qui impliquent un des accusés. À la reconstitution, déjà, il avait coupé court. À la barre, il est définitivement mal à l’aise, ne se souvient plus, relativise ses certitudes. La présidente Tortel finit par lui demander : «Dites-moi, vous n’avez pas souffert d’une maladie grave entre-temps ? » « Non, s’agace-t-il. C’est juste que c’est très stressant. »
    Me revient en tête cette anecdote confiée par une procureure. À l’école nationale de la magistrature, on l’a conviée à un cours magistral sur le témoignage, donné par un officier de police judiciaire. Soudain, quatre hommes encagoulés font irruption, poussent des cris, tirent des coups de feu (à blanc !) en l’air et ressortent par l’issue de secours. Stupeur sur les bancs. Le conférencier rassure tout le monde et demande aux futurs juges et procureurs de coucher aussitôt par écrit, de la manière la plus précise possible, la scène qui vient d’avoir lieu. Vous imaginez la suite : les faux terroristes seront trois, quatre ou cinq ; leurs cagoules grises, noires ou bleues ; ils seront sortis par l’entrée ou la sortie ; auront parlé, ou pas. De quoi trembler au moment, plus tard, de requérir ou juger sur la seule foi d’un témoignage qui, pas plus que l’aveu, ne mérite le titre de reine des preuves.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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