Ces pelés, ces galeux, ces tondus

    Abdolasit, Saber et Zamaryali passeront à la prison d’Amiens leur réveillon de l’an. Ces trois Afghans ont été surpris par les gendarmes sur une aire d’autoroute entre Amiens et Abbeville, le 9 décembre. Faut dire que huit personnes qui sortent d’une Megane, certaines par le coffre, à minuit, il y a de quoi interpeller. Les militaires, cachés dans un camping-car, observeront les trois gaillards ouvrir à la clef plate les serrures du camion, puis cinq migrants apeurés y prendre place, les trois passeurs tenter de revisser les loquets avant que le routier ne se réveille et les mette en fuite. Zamaryali est arrêté sur place. Les deux autres seront attrapés en gare d’Abbeville, six heures plus tard. Ils avaient simplement marché sur le bord de l’A16.

    Tous trois portent le même nom de famille mais jurent en dari, un dérivé du persan, se connaître à peine. Ils jurent beaucoup, d’ailleurs, et surtout que « les gendarmes sont des menteurs ». Abdolasit, qui en guise de date de naissance annonce qu’il « pense avoir 21 ou 22 printemps », est le plus théâtral. Il larmoie, lève les yeux au ciel, tend ses mains en prière puis soulève son tee-shirt et baisse son pantalon. « J’ai la gale ! » Un gardien de l’escorte maugrée : « Et allez, on est bon pour passer toutes les fringues à la machine ce soir ».

    « Et puis regardez mes côtes ! » Sous-entendu : les passeurs ont le ventre rebondi de qui profite du malheur d’autrui, moi je ne suis qu’un pauvre parmi les pauvres. Du coup, Saber et Zamaryali annoncent aussi qu’il sont galeux. C’est une bonne diversion car dès qu’ils parlent, leurs versions contredisent formellement leurs déclarations en garde à vue. Ils viennent d’Afghanistan ou d’Angleterre, vivent à Dunkerque, à Bobigny, à Mantes-le-Jolie, ne se connaissent pas puis se connaissent de vue, « parce que quand on croise un compatriote à Paris, on se dit bonjour, quand même ». La peine tombe : huit mois ferme. « On va se suicider ! » prévient Saber. « Si vraiment vous comptez mettre fin à vos jours, signalez-le à votre entrée à la maison de d’arrêt » répond, impassible, le juge.

    L’Afghanistan, quand j’étais gosse, c’était l’image d’un char franchissant une montagne et le boycott des jeux olympiques de Moscou. Les Soviétiques avaient décidé d’y importer à coups d’orgues de Staline leur monde meilleur, les Américains avaient rétorqué avec une idée de génie : armer les Talibans. Chacun enclenchait le compte à rebours d’une chute spectaculaire : de son empire ou des Twin Towers. Trente-huit ans plus tard, comme trois cailloux désolidarisés de la comète de l’histoire, Abdolasit, Saber et Zamaryali, ni rois, ni mages, ont passé un Noël qui ne doit rien leur dire sur une paillasse picarde, à 6752 km de leur ville natale de Baghlan.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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