Porte à confusion

    Au collège Jean-Rostand de Doullens, il y a deux entrées : la principale et celle de service, réservée aux professeurs et, exceptionnellement, à des élèves handicapés. Le 10 mars 2017, ça chauffe au portillon. Deux professeures, Virginie et Émilie, se mettent en tête de faire respecter le règlement et d’empêcher Enzo, le fils de Bruno, de prendre le raccourci. Bruno, un ex de chez Goodyear au chômage, ne l’accepte pas. Il se lance dans une diatribe contre, d’après elles, les enseignantes en particulier ; contre, d’après lui, l’Éducation nationale en général. Ça donne: «Vous n’êtes pas intelligentes. Vous ne savez pas gérer les élèves dans votre système de merde. Vous ne relevez pas le niveau de la ministre. Grosses nazes. Vous êtes les pires racailles de la terre. Connasses. Ça va changer avec les élections».

    Les profs se sentent outragées. Leur principal, à trois mois de la retraite, se passerait bien de ce souci: il propose une médiation, rejetée par les deux plaignantes. Elles décident d’ester en justice, sur citation directe (sans l’appui du parquet) au nom de la loi de 1881 sur la presse, puisque les propos ont été tenus en public.

    À l’audience du 11 octobre dernier, leur jeune avocat lillois parle d’un «établissement difficile, situé en ZEP, où il est très difficile de recruter», il évoque la difficulté d’y enseigner et justifie la ténacité de ses clientes: «Si elles laissent passer, elles creusent leur tombe». À un moment, le président Montoy lui fait poliment remarquer: «Maître, et si vous en veniez à vos demandes?» Ça brise l’élan du jouvenceau. Point n’est besoin de beaucoup de pif pour réaliser qu’il n’a pas l’oreille du magistrat. On entend des témoins. D’autres profs… «Le corps enseignant fait… corps», s’amuse la défense. Elles ont entendu des bribes, vu un homme très énervé qui allait et venait «entre la grille et le parking». Me Sophie Hombecq saute sur l’occasion: «Donc il maugréait en se déplaçant, il ne s’adressait à personne en particulier!» «Son fils est en surpoids et il est sujet à des moqueries. Quand il y a piscine, les autres lui demandent de ne pas plonger afin de ne pas causer un tsunami. Son père s’en inquiète», plaide-t-elle. «Il a même été menacé avec des ciseaux dans une salle de cours, s’étrangle Bruno. Le harcèlement, c’est bien beau d’en parler mais on ne fait rien. Alors, c’est vrai, j’ai eu une joute verbale, mais c’était dans le vif du sujet. Je n’ai quand même pas porté de grosses insultes». Et même pas d’insulte du tout, si l’on en croit le jugement, qui relaxe purement et simplement Bruno. Lui, il est passé par une belle porte…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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