Procès d’Emmanuel Sauguret pour le meurtre de Nicole Padé à Abbeville en 2017

    22 octobre 2019

    Cour d’assises de la Somme

    La mort annoncée d’une femme battue

    Nicole était une femme battue et elle en est morte,   le 5 mars 2017. Comme une tous les trois jours en France.

    Emmanuel Sauguret, 34 ans, répond depuis ce mardi matin de meurtre devant les jurés de la Somme. Il ne nie pas avoir frappé sa compagne Nicole Padé, dans la nuit du 4 au 5 mars 2017. Il ne conteste pas davantage que ces coups sont à l’origine du décès de sa compagne, âgée de 62 ans. Seule la question de l’intention homicide peut faire débat.
    On ne parle pas d’une simple claque. Ludovic, le frère de l’accusé, avait quitté sa propre soirée d’anniversaire (arrosé au mousseux et au rosé) vers 23 heures, sentant son frère nerveux, car jaloux. Sauguret, un homme solidement baraqué, terrorisait le quartier lorsqu’il avait bu. Et il buvait beaucoup…
    SIX HEURES D’AUTOPSIE
    Ensuite, il ne reste que le couple dans l’appartement de la rue du Moulin-Quignon, un quartier modeste de la capitale du Ponthieu. Les seuls témoins du calvaire de Nicole sont les constatations que les policiers feront le lendemain après-midi : des traces de sang partout et un corps sans vie, allongé sur le canapé, couvert d’ecchymoses et de traces en forme d’étoile sur les bras. Peut-être les stigmates de coups de tournevis, ou de fourchette… « Les coups étaient si nombreux que l’autopsie a duré de 9 à 15 heures, presque deux fois plus que de coutume », constate un policier.
    Emmanuel Sauguret n’avait pas le droit de se trouver dans l’appartement de Nicole ce soir-là. En octobre 2016, il avait été condamné, pour des violences avec arme et des menaces de mort sur sa conjointe, à six mois avec sursis comportant l’interdiction de contact avec la victime et l’obligation de soins. « Les soins, je les ai faits au début, mais après j’avais pleins de rendez-vous, je ne savais plus où donner de la tête » , justifie ce chômeur surbooké. En décembre, Nicole a appelé la police pour qu’Emmanuel soit expulsé de chez elle. Ce fut fait, sans anicroche. Les policiers ne savaient pas qu’Emmanuel était interdit de séjour (et Nicole n’en a rien dit). « Il était domicilié à Longpré, c’était une procédure gendarmerie, on n’était pas au courant… » , regrette un fonctionnaire. Les violences ont duré de longs mois. « Elle avait des bleus, c’est tout, sans plus. Nous, on ne se mêlait pas, ça ne nous regarde pas », retrace une voisine. Une autre confirme : « Elle avait des coups partout. Elle venait me demander du tabac. Elle me disait que si elle n’en ramenait pas, son copain lui taperait dessus ». Un troisième ferme le banc : « Moi, je ne vois pas derrière les portes ».

    DES TROUS DANS LA RAQUETTE

    « J’ai passé trois ans à Abbeville, je n’ai jamais fait autant d’affaires de mœurs et de violences conjugales. L’an dernier, on a fait 70 garde-à-vous pour violences conjugales », témoigne le directeur d’enquête. « Est-ce facile pour une femme de porter plainte ? », l’interroge Me Yahiaoui, partie civile. « Ça dépend des enquêteurs , répond le policier en retraite. Il faut franchir le pas et tomber sur un fonctionnaire réceptif. Si le chef d’unité n’a pas mis les points sur les i, il peut y avoir des trous dans la raquette. Typiquement, on avait des femmes avec trois ou quatre mouflets, qui ne travaillent pas. Elles réalisent qu’elles ne savent pas où elles dormiront le soir. Alors elles retirent leur plainte. Quitte à être frappées, au moins, elles auront un toit sur la tête… »
    23 octobre

    Des vies englouties par un raz-de-marée de rosé

    L’alcool joue un rôle déterminant dans le drame de la rue du Moulin-Quignon, en mars 2017.
    On s’y attendait après la déposition des policiers mardi. Pourtant, le rapport du médecin légiste fut un choc, ce mercredi matin. D’une voix neutre, l’experte a énuméré la longue liste des ecchymoses, hématomes, dermabrasions, plaies et fractures relevés lors de l’autopsie de Nicole Padé, 62 ans, le lendemain de sa mort. Décès survenu sous les coups de son compagnon, Emmanuel Sauguret, le 5 mars 2017. « Il y en a six pages recto-verso », commente la présidente de la cour d’assises, Patricia Ledru. « Ce n’est pas fréquent, ça m’a marquée », convient la praticienne.
    Une formule facile dirait que Sauguret a pris sa compagne pour un punching-ball. C’est faux : tout boxeur cesse de frapper quand les coutures de son sac d’entraînement commencent à lâcher. Emmanuel a continué. Nicole est morte « d’une hémorragie thoracique interne dans le cadre de traumatismes multiples », résume le docteur, qui date le décès « du matin du 5 mars » , ne peut établir la durée de l’agonie (« d’une minute à deux heures »), n’assure pas que Nicole aurait été sauvée si son bourreau avait alerté les secours (il ne le fera qu’à 15 heures) mais n’a aucun doute sur un point : « C’était très douloureux ».
    SIX À SEPT BOUTEILLES PAR JOUR
    « C’était l’anniversaire de mon frère. À trois, on avait acheté trois bouteilles de mousseux, six canettes de 8º6 et un cubi de cinq litres de rosé , se souvient Emmanuel Sauguret. Tout se passait bien au début, j’avais bien bu. J’ai vu mon frère s’approcher trop de Nicole, j’ai pété un câble. Mon frère est parti. Je l’ai frappée jusqu’à la tuer, sans le vouloir, bien sûr. Je tapais au ventre. Elle disait aïe ».
    Me Yahiaoui rappelle que lors de la procédure d’octobre 2017, déjà pour violences sur Nicole, avec un couteau de trente centimètres, Sauguret avait plaidé « c’est un accident, je ne l’ai pas fait exprès ».
    Me Jérôme Crépin convoque le troisième membre du foyer de la rue du Moulin-Quignon : l’alcool. « Je buvais six à sept bouteilles par jour , avoue son client. Même la nuit, je buvais. Je me réveille, je me mets une cuite et je me rendors ».
    « Avec Nicole, on était bien attaché, on s’aimait », ajoute-t-il, et on peut le croire. Ils s’étaient rencontrés sur le parking de la résidence, « et puis elle m’avait fait signe de sa fenêtre pour que je vienne boire un verre avec elle ».
    C’était un verre de rosé…
    24 octobre

    Vingt ans requis contre Sauguret

    L’avocate générale a tenu compte de l’altération du discernement, dans ses réquisitions. 

    Pour meurtre par conjoint, Sauguret risquait la perpétuité, mais le psychiatre a décelé chez lui, au moment des faits dont on l’accuse, un « trouble psychique ou neuropsychique susceptible d’altérer son discernement ». La peine maximale encourue passe alors à trente ans.
    Ce jeudi, le ministère public en a requis vingt, tenant compte à la fois « du parcours de vie » et de « l’adhésion aux soins » de l’accusé, mais aussi « de la gravité des faits : violences extrêmes, barbares, gratuites ».
    Emmanuel Sauguret, 34 ans, a causé la mort de Nicole Padé, 62 ans, en la rouant de coups dans la nuit du 4 au 5 mars 2017, rue du Moulin-Quignon. A-t-il voulu cette mort ? Oui, pour Lucie Dupont, qui justifie cette conviction par « la zone où les coups ont été portés : la victime est morte d’hémorragies au pancréas et à la rate, ce sont des zones vitales » ; par « la force et la répétition des coups » ; par l’existence de menaces de mort : « M. Sauguret avait lancé à plusieurs reprises Je vais te crever ».
    « JUGER UN HOMME AVEC SES FORCES ET SES FAIBLESSES »
    L’avocate générale est référente à Amiens pour les violences conjugales. Elle évoque une « priorité nationale », terme qui fait bondir Me Jérôme Crépin : « Vous n’avez pas à juger ce grand sujet du jour, qui demain sera remplacé par un autre ; vous devez juger un homme avec ses forces et ses faiblesses » , lance-t-il aux jurés. « Un homme malade » , aussi, qui, « comme d’autres posent un radio-réveil pour partir au boulot à l’heure, installe un cubi de rosé sur sa table de nuit » ; qui « quand il n’y a plus de sous à la maison, continue quand même à porter un verre vide à ses lèvres, tellement ça lui manque ». Un homme qui a causé la mort de celle qu’il aimait « mais n’a jamais voulu la tuer ».
    Plus tôt dans cette journée de plaidoirie, Me Messaouda Yahiaoui avait trouvé les mots pour évoquer Nicole, « pas une pochtronne, un petit bout de femme, une mère, une grand-mère, morte comme 130 autres femmes sous les coups de son compagnon en 2017. Pour information, on en est déjà à 124 cette année… »
    Le verdict sera rendu ce vendredi.
    25 octobre

    Quinze ans de réclusion pour Emmanuel Sauguret

    L’avocate générale avait requis vingt ans dont moitié de sûreté (la période pendant laquelle un détenu ne peut être relâché) ; la cour d’assises de la Somme en a prononcé quinze, dont deux tiers de peine de sûreté, à l’encontre d’Emmanuel Sauguret, hier, après quatre heures de délibéré.
    L’Abbevillois de 34 ans a été reconnu coupable du meurtre de sa compagne Nicole, 62 ans, le 5 mars 2017 dans leur appartement de la rue du Moulin-Quignon. La présidente Patricia Ledru a tenu à expliquer cette décision, autant à l’intention de l’accusé que des parties civiles. Si l’intention homicide a été retenue, c’est que cette nouvelle nuit de violences conjugales se différenciait des autres par la répétition des coups et la durée de la scène. La magistrate parle « d’acharnement ».
    Un ami de M. Sauguret, défendu par Me Demarcq, comparaissait également pour « modification de scène de crime ». Il était entré dans l’appartement avant l’arrivée des secours. Il a été acquitté, rien ne prouvant qu’il avait voulu gêner l’enquête criminelle.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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