Assises de l’Oise. Affaire Truffaut etc.

    30 mai

    À Beauvais, la mort au bout de l’errance

    La misère économique et psychologique relie les protagonistes du drame du 6 octobre 2012, à Beauvais.

    La rue, c’est le point commun entre les quatre accusés qui comparaissent depuis hier et l’homme de trente ans qui est mort roué de coups et saoulé de bière, le 6 octobre 2012, rue Lainé à Beauvais. La rue, ils y traînent, ils y boivent et ils y dorment trop souvent.

    À l’époque, Daniela Bloquel, 53 ans (si abîmée qu’elle s’est endormie en audience hier), était une privilégiée : battue par son précédent compagnon, elle avait bénéficié de l’attribution d’un logement. Elle y hébergeait son nouveau copain Maurice François, 56 ans, buveur et violent lui aussi, «  mais un peu moins quand même  ». Elle y recevait des sans-abri, tels Stéphane Hévin, 34 ans, Thomas Truffaut, 33 ans et Michaël, 30 ans à l’époque.

    Un jour de libations, favorisées par la proximité du Super U, Thomas n’a pas supporté que Michaël jetât son dévolu sur sa canette de bière. Il l’a frappé puis en a fait son souffre-douleur toute la soirée. Stéphane a cogné à l’occasion et a humilié la victime en l’obligeant à manger des excréments. Maurice nie toute violence, quand les autres l’accusent d’avoir mis la main à la pâte. Michaël a commencé à vomir du sang mais Maurice n’a appelé les secours que le lendemain matin, quand il était trop tard pour le sauver.

    L’autre fil qui relie les cinq protagonistes, c’est l’enfance : elle fut brisée, piétinée, niée. Stéphane, par exemple, n’a connu son père biologique qu’en prison, quand par hasard il a partagé la cellule de son géniteur.

    Son copain Thomas, qu’il a connu dès l’école à Beauvais, a été mis à la porte de chez lui à 17 ans par des parents qui en 43 mois de détention n’ont trouvé le moyen de le visiter qu’une fois. «  Vous savez, on est souvent en vacances  », a justifié hier matin la mère. Le père, un ex-alcoolique décrit comme violent, n’a même pas trouvé le chemin de la cour d’assises. La présidente Tortel a indiqué hier après-midi qu’elle le fera venir par la force s’il le faut.

    Les cinq accusés répondent de non-assistance, les quatre hommes sont, de plus, accusés de violences ayant entraîné la mort. Verdict jeudi.

    31 mai

    On a frôlé le crime parfait

    Toutes les vies se valent-elles ? Tous les trépas pèsent-ils le même poids ? Celui de Mickaël, le sans-abri beauvaisien tabassé à mort le 6 octobre 2012 dans un appartement de la rue Lainé, serait resté impuni sans la jugeote du planton de service au commissariat de Beauvais.

    Lorsque les secours sont appelés par ses agresseurs, à 10 h 04 le dimanche, soit déjà 20 heures après les premières violences infligées par Thomas, Stéphane et Maurice, les ambulanciers remarquent les hématomes sur le visage de la victime. Lorsque le SMUR intervient à 11 h 56, Mickaël est déjà en coma profond.

    Mickaël ne fait que passer à l’hôpital de Beauvais avant d’être transféré à Amiens, où l’on envisage une opération de la dernière chance qui ne pourra même pas être tentée. « SDF qui a manifestement été frappé », note le rapport des médecins. Mais personne ne songe à appeler la police !

    Puissant ou misérable…

    Mickaël plonge dans la mort cérébrale le dimanche soir. Toujours pas question d’un obstacle médico-légal… Si le CHU appelle le commissariat, ce n’est pas pour alerter mais pour chercher la famille, afin d’obtenir l’autorisation de prélever des organes. C’est alors que le fonctionnaire fait preuve de génie en insistant pour entendre toute l’histoire et en la transmettant à la PJ de Creil, qui n’interpellera que le lundi après-midi les quatre personnes qui comparaissent depuis lundi devant la cour d’assises, trois pour coups mortels, la locataire de l’appartement pour non-assistance.

    «  C’est sûr qu’on a perdu 36 heures  », reconnaît un inspecteur. «  Sans le don d’organe, nous ne serions pas là aujourd’hui  », soupire Me Fayein-Bourgois, qui porte la parole du frère de la victime.

    L’honneur de la justice, jusqu’au verdict de jeudi, c’est de se pencher sur la mort de Mickaël, le misérable, comme sur celle d’un puissant…

    1er juin

    Des accusés sans foie ni loi

    On attendait beaucoup de l’audition des quatre personnes accusées d’être à l’origine de la mort de Michaël Ducrocq, 38 ans, le samedi 6 octobre 2012, à Beauvais ; on ne pouvait qu’être déçu tant leurs souvenirs baignent dans des litres d’alcool…

    Ce jeudi soir, quand il s’agira de les juger, les jurés de l’Oise devront oublier leurs propres vies bien rangées pour se projeter dans l’appartement 19 du 40, rue Lainé.

    Un officier de police se souvient d’un «  autre monde  », un «  squat  » au sol couvert de canettes de bière forte, dont les occupants sont abrutis de bière, «  incapables de savoir quel jour on est  ».

    Daniela Bloquel, 53 ans, y vivait avec Maurice François, 56 ans, «  qui ramenait du monde tous les soirs, des gars à moitié gavés  ».

    Tant bien que mal, voici donc le scénario tragique qui a causé mort d’homme. Stéphane Hévin, SDF de 34 ans, arrive à l’appartement le vendredi 5. Il y passe la nuit. Le samedi à 11 heures, il reste devant la télé, pendant que Maurice et Daniela vont chercher des bières au Super U. Ils tombent sur Thomas Truffaut, 33 ans, et Michaël, deux autres sans-abri, qu’ils invitent à la maison.

    Il l’oblige à manger des excréments

    À 12 h 37 (on le sait par la vidéosurveillance), Maurice et Thomas ressortent chercher des canettes. À leur retour, Michaël a commis l’irréparable. «  Il a bu ma bière et ça m’a énervé », reconnaît Thomas, qui distribue alors les premières gifles (qu’il admet) tandis que Maurice lui décoche un coup de pied, façon savate (ce qu’il nie).

    À 16 h 08, Thomas, Stéphane et Michaël retournent faire le plein au Super U. Non loin du magasin, les trois hommes font une pause devant la tente d’un SDF de leur connaissance. Stéphane donne deux coups de branche à Michaël et l’oblige à manger des excréments. « J’ai honte  », avoue-t-il.

    À 17 h 12, ils sont dans le hall de l’immeuble. Sur la vidéo, on croit percevoir que Michaël tente en vain de s’enfuir. Au quatrième étage, il recevra de nouvelles baffes à pleine volée. Il s’allonge sur un matelas de fortune, bave, vomit du sang, sombre dans l’inconscience.

    Thomas veut appeler au secours mais il a «  au moins vingt bières dans le ventre  ». Daniela somnole, comme elle le fait d’ailleurs depuis le début de cette audience. Stéphane s’en va cuver. «  Ça ira mieux demain  », tranche Maurice. Il composera le 15 le dimanche matin seulement. Trop tard.

    2 juin

    ASSISES DE L’OISE Des peines en guise d’épitaphe

    Pour avoir roué de coups mortels un sans-abri de 38 ans, le 6 octobre 2012, à Beauvais, trois hommes ont été condamnés jeudi 2 juin : 9 ans pour Thomas Truffaut, 33 ans ; 7 ans pour Stéphane Hévin, 34 ans ; 5 ans dont 4 ferme pour Maurice François, 56 ans. Les deux premiers restent en détention, le troisième y part. Daniela Bloquel, 53 ans, a écopé de relaxée de non-assistance à personne en danger.

    La victime avait été rouée de coups pendant douze heures dans un appartement de la rue Lainé, avant d’agoniser toute la nuit

    «  Je vais prendre douze, toi dix, Momo sept et Daniela cinq ans  » : Thomas Truffaut s’est finalement révélé plus sévère procureur que l’avocat général, lui qui, de sa cellule, avait transmis ce pronostic à son copain Stéphane.

    Grâce en soient rendue à leurs avocats. Pour le premier, Me Makarewicz plaide que « juger, c’est comprendre et comprendre, c’est aimer. Or aimer un SDF, ce n’est pas facile… » Son confrère Robin remet les jurés dans le contexte d’une journée ultra-alcoolisée : « Vous et moi, nous appelons le SAMU pour un ongle incarné, mais eux… Ils sont de la rue, la violence est leur quotidien  ».

    « La France du sous-sol »

    Me Thiébaut-Gouin, pour Hévin, démonte sans peine l’expertise psychiatrique qui entre autres fulgurances scientifiques a déterminé que son client n’était «  pas très sympathique ». Me Abderhim, conseil de François, évoque au sujet des accusés «  même pas la France d’en bas  », mais «  la France du sous-sol  ». Me Le Gac décrit Daniela Bloquel comme « incohérente  », «  absente  » : «  J’ai dû la réveiller deux fois par jour d’audience  ».

    Traditionnellement, les avocats de défense sont les stars du dernier jour de procès. Ce n’est pas leur faire injure que d’estimer que le parquet et la partie civile leur ont volé la vedette ce jeudi.

    On a entendu deux merveilles de pédagogie et d’humanité. André Lourdelle, l’avocat général, avec l’enthousiasme d’un jeune magistrat, a su donner chair au code pénal.

    Me Fayein-Bourgois, enfin, s’est bien gardée de s’ériger en procureur. Il est vrai que la seule tenue du procès avait redonné à la victime sa dignité égarée sur le pavé beauvaisien : « Votre arrêt sera sa première épitaphe. Michaël Ducrocq, 1974-2012, mort sous les coups de ses frères humains  ».

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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