Deux frères avaient mortellement passé à tabac l’amant de leur mère

    Article paru le 27 mai 2015

    Deux frères à la barre

    Ne pas se tromper de coupable : telle est la mission des jurés de l’Oise depuis hier matin et jusqu’à jeudi soir. Sur le banc se tiennent Jérémy et Julien Tissier. Ils avaient 21 et 18 ans le 30 juin 2009 quand les gendarmes sont venus prévenir Julien sur son lieu de travail, le Buffalo Grill d’Orgeval, Yvelines. Sa mère, Patricia, venait encore d’appeler le 17 pour se plaindre de violences de la part de son conjoint, Michel Hozjan, 46 ans, sur fond d’alcoolisation massive et réciproque.

    Julien était resté avec elle quand le couple de ses parents s’était brisé. «  C’est lui qui s’occupait de sa mère. Il y avait une inversion des rôles », se souvient Cyprien, un copain. À Julien les joies de la chasse aux bouteilles, des repas froids et de maman qui chute dans les escaliers. À lui aussi, la litanie des concubins imbibés et violents. Bruno, gêné aux entournures, en convient : « C’est un vrai regret. Je n’aurais pas dû le laisser. Mais avec ma nouvelle compagne, si on prenait tout le monde, on se retrouvait à sept. C’était compliqué… »

    Les disputes entre Patricia et Michel sont fréquentes ; les séparations et les retrouvailles aussi. Ce soir-là, alors que leur mère est sérieusement blessée, les deux frères entendent sur le parking du Buffalo les gendarmes exprimer leur exaspération et celle des voisins. Les militaires hésitent à interpeller Michel Hozjan en pleine nuit mais confient « courageusement » à Jérémy et Julien le soin de l’éloigner d’Orgeval. Jérémy affirme même qu’ils leur conseillent de le passer à tabac pour le dissuader de revenir. « Mais sur le ventre, pour ne pas laisser de trace. »

    Les justiciers vont beaucoup trop loin : ils entravent Hosjan, le chargent dans un utilitaire, veulent l’emmener à Auvers-sur-Oise mais se perdent en route, échouent dans un chemin vicinal et le rouent de coups. «  Quand on l’a laissé, il était accroupi, vivant  », témoignera Julien. Le hic, c’est qu’il est bel et bien mort, d’une hémorragie au foie, quand un cycliste le retrouve le lendemain matin. Le légiste dénombrera « plus de vingt impacts de coups ».

    Article paru le jeudi 28 mai 2015

    Deux grenades dégoupillées

    Deux grenades dégoupillées : ainsi apparaissent les frères Tissier au deuxième jour de leur procès devant la cour d’assises de l’Oise. On pense surtout au plus jeune, Julien, 18 ans au moment des faits, le 30 juin 2009.

    À cet instant, un coin de ciel bleu se dégage. Deux jours plus tôt, il a emménagé avec sa copine Aurore. En quittant le domicile de sa mère à Orgeval (Yvelines), il pense avoir laissé derrière lui une enfance de misère, gâchée à materner une génitrice alcoolique au dernier degré. Derrière lui, aussi, cette litanie des conjoints plus violents les uns que les autres. Avec le dernier, Michel,

    « Ils buvaient deux litres de rhum pur par jour  »

    Tout s’écroule ce 30 juin, quand les gendarmes demandent à le rencontrer sur le parking du Buffalo Grill, son employeur. Les militaires ont transporté Patricia, la mère, sur la banquette arrière. Elle a été tabassée, une fois de plus, et elle ne peut plus rentrer chez elle.

    Les gendarmes « sous-traitent » l’expulsion

    Les gendarmes suggèrent que Julien et Jérémy, 21 ans, évacuent Michel Hozjan, 46 ans, le plus loin possible. D’après les deux frères, les militaires ajoutent qu’une petite correction ne serait pas inutile. Il s’agira en fait d’un passage à tabac en bonne et due forme, dans un chemin d’Amblainville, près de Méru (Oise). La mort sera au bout.

    L’audition des deux gendarmes – mis en examen pour non-assistance avant de bénéficier d’un non-lieu – était très attendue ce mercredi.

    « Nous n’avions pas de réelle possibilité d’interpeller l’individu, explique un adjudant. La priorité était de mettre la dame en sécurité. La solution que nous avons trouvée est certes discutable mais elle rendait service : elle était en sécurité, nous pouvions reprendre notre patrouille et prendre la plainte le lendemain matin ».

    Le militaire, encore marqué par une procédure qui l’a touché « à titre personnel et professionnel », considère que la mère de Julien et Jérémy «  n’était pas en danger  » et que lui et son collègue ne pouvaient pas être certains du caractère de concubin, ou ex-concubin, de Michel. « Vous savez, on fait à 30 % du pénal et à 70 % du social. Ce soir-là, dans le contexte, cette solution me semblait acceptable… L’éloignement, on le pratiquait souvent, sur le fil… On n’a jamais eu de catastrophe. Et là, ça a été la catastrophe… » Un avocat lui démontre qu’il aurait pu, et dû, extraire lui-même Michel Hozjan. « A posteriori, c’est facile », rétorque le sous-officier, droit dans ses bottes.

    Il est en revanche catégorique sur le « conseil » de frapper au ventre : « Je n’ai jamais dit ça. Ce sont des affabulations… C’est inconcevable… Au contraire, j’ai dit au moins deux fois qu’il fallait agir sans violence ».

    À pieds joints

    On a appris hier qu’à Amblainville, Julien est allé jusqu’à sauter à pieds joints sur le ventre de la victime. À cet instant, il ne tape pas seulement sur un homme : il explose rageusement une saleté d’enfance, le divorce des parents, l’alcoolisme de maman.

    Le verdict est attendu ce jeudi soir.

    Article paru le vendredi 29 mai 2015

    Pas de prison pour les frères Tissier

    L’avocat général Douglas Berthe avait requis hier, en fin d’après-midi six ans de détention à l’encontre de Julien et Jérémy Tessier, 29 et 26 ans, pour avoir battu à mort le concubin de leur mère, dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 2009, à Amblainville, au sud de l’Aisne.

    À 22 h 10, les jurés en ont décidé autrement  : cinq ans dont deux ferme. Comme les deux frères avaient purgé un an de détention provisoire, à l’époque des faits, seul un an reste à couvrir. Il le sera sous bracelet électronique.

    Douglas Berthe avait justifié sa “sévérité” en se tournant vers les parties civiles, les deux fils de Michel Hozjan, mort à 46 ans dans un chemin de campagne : “Depuis cinq ans, ils n’ont pas cédé à la tentation de la vendetta. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ont confiance en la justice, mais pour que cette confiance existe, il faut que la sanction soit proportionnée.”

    La défense, sans surprise, porte le fer du côté des gendarmes. Le soir du drame, ils ont été appelés par Patricia, la mère de Julien et Jérémy, qui pour la sixième fois en trois mois se plaignait de violences commises par son compagnon, sur fond d’alcoolisation massive et réciproque. La patrouille d’Orgeval (Yvelines) a fait le choix de laisser les deux frères expulser l’intrus du domicile maternel. Les Tissier ajoutent même qu’elle leur a conseillé de lui administrer une correction.

    “Désastreuse carence”

    “Si ceux dont le devoir est de maintenir l’ordre n’avaient pas failli, on n’en serait pas là “, plaide Me Patrick Klugman, pour Jérémy. L’avocat insiste : “Les gendarmes devaient saisir, isoler, appréhender et placer en garde à vue Michel Hozjan. Tout simplement parce que c’est la loi”.

    Me Alexandre Braun, pour Julien, compare ce drame à celui du Titanic, “qui a coulé à cause de dizaines de maladresses et de carences”, de la désinvolture du capitaine à la faiblesse des rivets. Et d’égréner les “si” : si le père Tissier, divorçant d’une femme alcoolique, avait pris avec lui tous ses enfants sans laisser Julien seul avec sa mère ; si Patricia n’avait pas passé ses journées à s’alcooliser ; si Michel Hozjan n’avait pas eu l’alcool siviolent ; si le parquet avait donné suite aux appels à l’aide de Patricia ; si ce soir-là, “la gendarmerie avait agi conformément à la loi”…

    Responsabilité individuelle

    Douglas Berthe, plus tôt, avait refusé ce “procès dans le procès”, défendant les gendarmes avec d’infinies précautions oratoires : “aux dires des gendarmes…”, “si c’est vrai ce qu’ils disent… », « si ce n’est la présomption d’innocence des gendarmes…”

    Un avocat général ne pouvait en dire davantage mais tout le monde a compris qu’il soutenait les pandores comme la corde soutient le pendu. Pour autant, pas question de nier “la responsabilité individuelle” des frères Tissier.

    “On a toujours le choix”, avait averti Me Guillaume Cessieux pour la famille de la victime. Le choix, par exemple, de ne pas sortir Hozjan du véhicule de Jérémy “comme on décharge un sac”, le choix de ne pas “lyncher, frapper un homme à terre, sans défense”.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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