L’affaire Chabé, le pompier de Paris acquitté du meurtre de sa femme

    10 juin 2013

    Les zones d’ombre de l’affaire Chabé

    Le procès qui s’ouvre ce lundi s’annonce passionnant. Ludovic Chabé nie en effet farouchement avoir tué sa femme, en février 2005 près de Doullens.

    LES FAITS

    Aujourdhui lundi, début du procès de Ludovic Chabé, 36 ans, pompier professionnel. Il est accusé d’avoir tué sa femme, le 25février2005, à Humbercourt, près de Doullens (Somme). Après 10 mois de détention provisoire, il est libre depuis le 7 mars 2006. Il clame son innocence. Le verdict est attendu vendredi soir.

    1  L’HEURE DU CRIME

    Quand les pompiers, appelés par le mari, interviennent le 25 février 2005 dans la maison du 18 rue de Lucheux, à Humbercourt, ils trouvent Françoise Chabé morte, face contre terre, un foulard lié sur le devant par un nœud serré. C’est la seule certitude de ce dossier: la jeune femme de 25 ans est morte par strangulation. Le premier sauveteur estime l’heure du décès entre 9 h 15 et 9 h 45. Or Ludovic Chabé, si ce trait de temps est retenu, bénéficie d’un alibi en béton: il revenait d’une garde de 48 heures à Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et est sorti au péage de Roye à 9 h 01. Même en roulant vite, les gendarmes conviennent qu’il ne pouvait se trouver à Humbercourt, à la frontière du Pas-de-Calais, qu’à 9 h 52. Le même jour, un médecin du Samu estime l’heure du décès entre 9 heures et 9 h 45. Plus tard, les médecins légistes fixent l’heure fatale entre 6 et 10heures, plus vraisemblablement vers 8heures. Ce n’est qu’en 2010 qu’un collège d’experts, dans le cadre d’un supplément d’information, date la mort entre 9 h 30 et 10 heures. Intervient également le témoignage d’une voisine, qui sept mois après le crime, se souvient qu’elle a vu la victime à sa fenêtre entre 9 heures et 9 h 30, mais aussi qu’elle a vu la voiture de Ludovic Chabé garée devant la maison à 9 h 30 (ce qui semble matériellement impossible).

    2 DÉCLARATIONS VARIABLES

    Dans un premier temps, Ludovic Chabé dit qu’il a trouvé sa femme morte, sur le ventre, l’a retournée pour vérifier la ventilation et la circulation sanguine, a constaté qu’elle n’avait plus de pouls, puis l’a remise dans sa position initiale. Selon lui, le foulard autour du cou n’était pas serré. Le 2 mai, en garde à vue, il réitère d’abord cette version, puis annonce qu’au contraire, il a tenté de ranimer vigoureusement sa femme, ce qui peut expliquer un hématome à l’arrière de la tête. Le 3 mai, nouvelle version: un jeu habituel entre époux mimant un combat de boxe (sport que Ludovic Chabé pratique) aurait mal tourné et causé la mort de Françoise, mais cette thèse est incompatible avec les constatations médico-légales. Très rapidement, Chabé revient sur ses déclarations et les met sur le coup de la pression subie en garde à vue. Depuis cette date, il nie farouchement.

    3 QUEL MOBILE ?

    Si l’on tient le mari pour coupable, il faut un mobile. Les enquêteurs vont le trouver du côté d’une relation extraconjugale que Françoise Chabé a entretenue avec un collègue de travail. Ils en veulent pour preuve les trois coups de téléphone échangés entre les époux, à intervalles très rapprochés, la veille du drame. Ludovic Chabé nie avoir eu connaissance de son infortune. Autre mobile possible: l’accusé aurait pu vouloir refaire sa vie. On découvre en effet que dès avril2005, il entretient une relation avec une collègue de caserne.

    4 L’AMANT

    L’amant, de son côté, reconnaît très tardivement (plus d’un an après le décès) une seule relation sexuelle avec Françoise, qu’il date de novembre2004, suivie d’une simple amitié. Il indique que le jour du crime, il posait du carrelage chez lui. Des écoutes téléphoniques entre cet homme et sa femme permettent d’entendre des conversations angoissées à propos du foulard de Françoise et d’éventuelles traces de l’ADN de l’amant sur celui-ci.

    5 LE FLOU DE L’ENQUÊTE

    La défense aura beau jeu de dénoncer, cinq jours durant, la manière approximative, à ses yeux, dont ont été menées les investigations: témoignages recueillis très tardivement, relevés approximatifs.On pense notamment à ce mégot de cigarette qu’un pompier aurait nettement vu sur le sol, près du cadavre, mais qui n’a pas été placé sous scellé, ou au sperme retrouvé sur la victime, qui n’aurait été expertisé que de longs mois après le meurtre. Mal conservé, il était devenu inexploitable.

    11 juin 2013

    Rien n’est logique dans l’affaire Chabé

    proces chabe assises some
    Ludovic Chabé devant la cour d’assises de la Somme avec son avocat Philippe Valent.

    Entre l’attitude incompréhensible de l’accusé et les errements de l’enquête, la cour a voyagé en Absurdie hier.

    LES FAITS

    26 février 2005 : Françoise Chabé, 24 ans, est retrouvée morte chez elle, à Humbercourt, près de Doullens, étranglée par un foulard. 3 mai 2005 : son mari Ludovic, pompier professionnel né en 1976, est mis en examen pour meurtre. Il purgera dix mois de détention. Depuis hier, il comparaît à Amiens. Le verdict est attendu vendredi.

    Ludovic Chabé, effondré, a donné sa version de l’affaire hier, en début d’après-midi : “J’ai quitté ma garde à Montreuil-sous-Bois à 8heures. J’ai pris l’A1, je suis sorti au péage de Roye. Je me suis garé devant chez moi. J’ai ouvert la porte à clef. Je l’ai vue allongée par terre, j’ai couru vers elle. Elle avait le visage contre le sol. Je l’ai retournée. Son visage emplissait la pièce. Elle était cyanosée, son œil… J’ai compris qu’elle était morte. Je l’ai remise sur le ventre et j’ai fait le 18.”

    On apprend de la bouche de l’avocate générale Anne-Laure Sandretto que le pompier de Paris, en attendant l’arrivée de ses collègues, passe alors des coups de fil tous azimuts : à sa famille, son capitaine, sa belle famille… Cette attitude dessert Ludovic Chabé. L’avocat des parties civiles, Philippe Bodereau, l’interroge : “Comme pompier, vous êtes bien noté? Parce que le manuel de base du secourisme dit qu’en cas d’étranglement, il faut enlever rapidement toute source de constriction du cou. Ce jour-là, ça ne vous vient pas à l’idée d’enlever le nœud du foulard de votre femme?” Chabé répond : “J’ai complètement paniqué. Le monde s’est écroulé autour de moi”.

    L’après-midi fut consacré aux témoignages des huit gendarmes qui ont participé à une enquête éminemment critiquable, selon les termes de la défense, et du président Samuel Grévin, qui a eu des mots très durs à l’encontre du juge d’instruction de l’époque : “Je ne m’appuierai jamais sur ce qu’a pu faire dire à l’accusé ce monsieur, fort heureusement pour l’institution judiciaire en retraite”. Le même Samuel Grévin se demande pourquoi le substitut n’a ouvert a minima qu’une commission rogatoire pour recherche de la cause du décès, “alors que le légiste avait soulevé un obstacle médico-légal et qu’une trace de strangulation avait été décelée”.

    “La mise sous scellés de la maison, mon grand regret”

    Pourquoi, aussi, il a fallu attendre quatre jours et l’autopsie pour placer la maison sous scellés, le temps qu’elle soit nettoyée de fond en comble; pourquoi le foulard, arme du crime, a pu être manipulé sans gants par des militaires; pourquoi un mégot de cigarette écrasé à 15centimètres de la tête de la morte n’a pas été saisi, (il aurait été mis à la poubelle par un pompier). Le commandant de la brigade de Doullens avoue: «La mise sous scellés de la maison, c’est mon grand regret». Aujourd’hui et demain, il sera beaucoup question de l’amant de la victime, plus que mollement poussé dans ses retranchements pendant l’enquête. Car en cas d’acquittement de Chabé, vendredi soir, il faudrait bien se dire que si Françoise est morte, c’est que quelqu’un l’a tuée…

    12 juin 2013

    Chabé : toujours pas de preuve mais l’ADN resserre l’étau

    Bien davantage que ses aveux fantaisistes, des traces ADN sur un foulard soutiennent l’accusation contre le pompier d’Humbercourt.

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    La cigarette du condamné.

    L’avocate générale Anne-Laure Sandretto est trop fine pour ne pas avoir compris lundi – et certainement plus tôt – que pour faire condamner Ludovic Chabé par la cour d’assises pour le meurtre de sa femme Françoise, elle ne pourrait compter sur les aveux incohérents du pompier professionnel arrachés en mai 2005 lors d’une garde à vue surréaliste. Histoire de faire monter la pression, il y avait, présentes dans les geôles, la mère et la sœur du mis en cause, et, en guest star surréaliste, un juge d’instruction amiénois déboulant à  4heures du matin à la brigade de Doullens afin de boucler le dossier.

    Patience et longueur de temps Il y a quelque chose de Pénélope chez cette jeune magistrate qui quittera bientôt Amiens. L’avocat des parties civiles éructe, celui de la défense sème le doute et elle, patiemment, tisse une toile qu’elle ne veut achever que vendredi, jour de verdict. Elle n’attend pas Ulysse : une escorte munie d’un mandat de dépôt suffira à son bonheur.

    Hier, elle a laissé le président Grévin s’étonner une fois de plus que Ludovic Chabé, pompier de Paris, n’ait pas prodigué à sa femme, le 25février2005, les gestes de réanimation que le plus novice des secouristes serait capable de pratiquer. Mme Sandretto, en revanche, n’a pas laissé passer l’occasion d’écorner l’image du couple «heureux, uni, complice» et du veuf inconsolable que veut livrer Ludovic Chabé. Sa femme l’avait trompé à au moins une occasion, avec un collègue de travail. Françoise, quelques semaines avant sa mort, traversait une déprime qui l’avait amenée à consulter. De son côté, Chabé n’a mis que quelques jours après l’enterrement pour se rendre sur un site de rencontres coquines et quelques semaines pour coucher avec une collègue de caserne. En fait, son attitude, qu’elle précède ou suive le drame, est son plus sévère procureur.

    L’ADN sur le foulard

    D’autant qu’il y a l’analyse ADN dont une technicienne a longuement parlé hier. Elle a analysé le foulard, certainement arme du crime, et elle est formelle: «Je n’ai décelé que l’ADN de la victime et deux ADN masculins, l’un de M.Chabé, l’autre du pompier qui a dénoué l’écharpe». Sur le prélèvement vaginal, en revanche, le test s’avère décevant. Il y a quelques spermatozoïdes, mais en nombre insuffisant pour détecter un ADN. Chabé affirme qu’il n’avait pas eu de relation avec sa femme «huit à dix jours» avant sa mort. Les techniciens affirment que les têtes de spermatozoïdes sont décelables pendant trois jours, peut-être cinq, mais aussi, dans de très rares cas, de sept à douze jours.

    Bref, ce n’est toujours pas la preuve absolue qui manque à ce dossier. Pénélope aura-t-elle assez de fil ?

    13 juin 2013

    Le sale quart d’heure de l’amant

    Françoise Chabé
    Françoise Chabé.

    Ludovic Chabé reste accusé du meurtre de sa femme, près de Doullens en 2005, mais c’est bien l’amant de Françoise qui a été mis à mal hier.

    LES FAITS

    Ludovic Chabé, pompier de 36 ans, répond depuis lundi du meurtre de sa femme le 26 février 2005 à Humbercourt. Il nie. Le verdict est attendu vendredi. Hier soir, l’amant de Françoise Chabé a été longuement interrogé. Ses nombreux mensonges pendant l’instruction font de lui un autre coupable possible.

    Dix-huit témoins sont passés avant lui. Stéphane a attendu dix heures pour se présenter à la barre mais il n’a pas été déçu du voyage. Non seulement l’avocat de la défense, Me Valent, mais aussi l’avocate générale, Anne-Laure Sandretto l’ont malmené, bien aidés, il est vrai, par ses multiples mensonges en huit ans d’instruction, et ses multiples trous de mémoire, hier, à chaque question embarrassante.

    Dans un premier temps, en mars 2005, alors que Françoise est morte étranglée le 26février, il a nié toute relation avec la jeune femme qui travaillait avec lui chez un grossiste en produits agricoles, à Beaumetz-les-Loges (Pas-de- Calais). La version qu’il a servie hier, c’est qu’il attendait que sa femme accouche de leur enfant pour lui avouer qu’il avait eu un rapport sexuel furtif avec Françoise Chabé dans l’arrière-cuisine de l’entreprise en novembre 2004.

    La thèse de l’étreinte furtive

    Ce conte fait bondir Mme Sandretto : «En fait, novembre 2005, c’est la date à laquelle vous êtes convoqué à la gendarmerie pour un test ADN. Comme par hasard, vous révélez alors tout à votre femme, et vous attendez encore le 31 janvier 2006 pour le dire aux gendarmes!»

    Mme Sandretto ne croit pas une seconde à la thèse de l’étreinte vite et mal faite. «Tout le monde dit que ça ne correspond pas du tout au caractère de Françoise. Elle était plutôt réservée. Son mari était le premier et vous le deuxième.» L’avocate générale malmène le grand gaillard au crâne chauve qui se dandine d’un pied sur l’autre comme un sale gosse et ne se souvient de rien: «Merde, faites un effort ! »

    Elle veut pour preuve d’une relation bien plus longue ce coup de fil de 13 minutes 26 secondes le  2janvier 2005 de Stéphane à Françoise. Justement le lendemain du jour où la femme de l’amant lui a appris que leur enfant était viable. Stéphane explose : «Alors c’est un coup de fil de rupture ! C’est ce que j’entends depuis huit ans, je suis fatigué de répondre que non !» Me Valent va plus loin. Il remet en doute l’alibi du commercial de 36 ans: la pose de carrelage toute la journée sous les yeux enamourés de son épouse. C’est d’autant plus aisé que Stéphane soutient qu’il a été prévenu de la mort de Françoise en fin de matinée du samedi 26 par son collègue Georges. Sauf que l’analyse de la téléphonie de ce Georges démontre qu’il n’a lui-même été prévenu du décès qu’à 16 h 45.

    À nouveau, le témoin se transforme en accusé et bredouille: «C’était peut-être le dimanche matin?» Me Valent s’engouffre dans la brèche : «Dans ce cas, vous n’avez plus d’alibi ?» Stéphane : «Si, si, le carrelage, c’était tout le week-end»

    14 juin 2013

    Affaire Chabé : une répétition générale

    La quatrième journée du procès du pompier accusé du meurtre de sa femme, en 2005 à Humbercourt, a défini les positions avant ce vendredi crucial.

    Ce soir, on saura. Oh, certainement pas qui a tué Françoise Chabé le 26 février 2005 dans un petit village des environs de Doullens, si près du Pas-de-Calais où elle naquit en1980 et fut ensevelie ! Plus modestement, on saura si son mari Ludovic est reconnu coupable de meurtre, après huit ans passés à clamer son innocence.

    Après le tsunami de témoins de mercredi, la journée d’hier fut bien plus calme, jusqu’à ce qu’en milieu d’après-midi, l’avocate générale Anne-Laure Sandretto ne dégaine sa bombe du jour : une «fadette» (relevé téléphonique) qui démontrerait que Ludovic Chabé s’est égaré sur un «chat» de rencontres, à 22 h 35, la veille de la mort de Françoise.

    «Je me contenterai de meurtrier»

    MmeSandretto: «Moi, j’ai un petit souci. Vous êtes un mari éploré. Vous avez accompagné votre femme chez le médecin le lundi. Elle vous a confié avoir des idées noires le jeudi. Vous êtes un mari éploré, inquiet, mais après votre garde, vous allez sur un “chat”. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la téléphonie ! » Ludovic Chabé : «Pourquoi je ferais ça ? C’est dingue ! C’est n’importe quoi. Faut arrêter. Pourquoi je voudrais rencontrer quelqu’un alors que je suis heureux avec ma femme ? Moi, il y a un truc qui m’interpelle. En quatre jours ici, on ne m’a jamais demandé si j’avais tué Françoise. Il y a un type, hier (ndlr: l’amant de la victime), on lui a posé la question au bout de dix minutes.»
    – «Alors je vous le demande: vous l’avez tuée?»
    – «Non, je l’aimais.»
    – «Je n’en doute pas. Vous l’aimiez, vous l’avez tuée puis vous vous êtes effondré.»
    – «Mais si je l’avais tuée, je n’avais qu’une chose à dire: que la porte de la maison était ouverte!»
    – «Sauf que vous étiez paniqué. Je ne dis pas que c’était préparé depuis trois jours. Je ne dis pas que vous êtes un assassin, je me contenterai de meurtrier.»

    Ce vendredi matin, la journée commencera par la plaidoirie de Me Bodereau, avocat des parties civiles, suivie des réquisitions de Mme Sandretto. En début d’après-midi, Me Valent plaidera l’acquittement de son client. Ludovic Chabé risque trente ans de réclusion. Toute condamnation entraînerait son incarcération le soir-même. Toutefois, en cas d’appel, il pourrait demander sa remise en liberté dans de brefs délais.

    Le secret de Françoise

    Françoise Chabé allait mal depuis plus d’une semaine quand elle a été tuée. Cette certitude ressort de tous les témoignages. Le samedi précédent, elle inquiète sa famille par sa mélancolie. Le lundi, son mari l’accompagne chez un médecin qui lui prescrit un somnifère et un arrêt de travail. Il s’agit officiellement de difficultés professionnelles (mais Ludovic assiste à la consultation). Le jeudi, elle, habituellement si pudique, s’effondre en larmes sur l’épaule d’un livreur de la société Miserolle et lui confie: «Rien ne sera plus jamais comme avant». Si l’on savait pourquoi la jeune femme de 25 ans était à ce point perturbée, on tirerait certainement le fil menant à sa mort brutale. Mais elle a emporté son secret dans la tombe.

     

    15 juin 2013

    Ce serait donc un crime passionnel…

    Ludovic Chabé a été condamné hier soir à douze ans de réclusion pour le meurtre de sa femme. L’appel semble inévitable, tant l’accusé a clamé son innocence pendant huit ans.

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    La famille de la victime derrière son avocate.

    LES FAITS

    Hier soir, Ludovic Chabé a été reconnu coupable du meurtre de sa femme, à Humbercourt près de Doullens, le 26 février 2005. Il a été aussitôt incarcéré. L’avocate générale avait requis vingt ans. Les jurés ont délibéré pendant trois heures. Le président Grévin a lu la feuille de motivation qui justifie leur verdict.

    Dès lors qu’on ne tranche plus de têtes au beau pays de France, une cour d’assises ne peut offrir de minutes plus dramatiques que celles qui séparent d’un verdict comme celui rendu hier à Amiens. Un homme se revendique innocent. Les jurés, s’ils ne le croient pas, l’enverront en détention. La privation de liberté est une petite mort : Ludovic Chabé risquait sa peau hier soir. Sa tête est tombée à 19 h 20. Il n’a pas eu à fondre en larmes: il pleurait déjà depuis son retour dans la salle d’assises.

    Comme la loi le permet mais ne l’y oblige pas, le président Grévin a lu la feuille de motivation. Les jurés ont été convaincus de la culpabilité du pompier professionnel parce que les témoignages de tous les sauveteurs intervenus le samedi 26 février2005, dans la petite maison d’Humbercourt, contredisent la thèse de M.Chabé selon laquelle sa femme présentait, à son retour d’une garde en région parisienne, tous les signes d’une mort remontant à plusieurs heures, et rendant inutile une tentative de réanimation.

    Ils relèvent également que des constatations cliniques, l’écoulement de sang à l’oreille, infirment le fait que Ludovic aurait retourné le corps de sa femme avant d’appeler le 18. Ils notent que la victime ne portait pas d’alliance et avait confié son mal-être les jours précédents, preuve, avec la fréquentation d’un site de rencontres par Chabé le vendredi soir, qu’il y avait «un souci dans le couple». Ils pointent enfin que les seuls ADN trouvés sur le foulard de Françoise, arme du crime, sont ceux d’un pompier urgentiste, de la morte et de Ludovic Chabé, qui par ailleurs est le seul à avoir ouvert la porte du domicile.

    Ce verdict rendu dans un silence de cathédrale suit le droit fil des réquisitions de l’avocate générale Anne-Laure Sandretto, prises en fin de matinée. Elle a réfuté la thèse de l’amant meurtrier, sans ménager le dénommé Stéphane Q.: «C’est un odieux personnage, certes. Il n’a de respect pour personne, ni pour sa femme, ni pour Françoise sa maîtresse, ni pour la justice. On aurait aimé que ce soit lui, le coupable. Mais qu’avez-vous comme preuve? Lui, il cache un adultère, pas un crime».

    En son âme et conscience, en revanche, elle voit Chabé dans ce rôle.Elle le désigne par élimination: «Si ce n’est pas lui, qui est-ce? Je ne crois ni à la téléportation, ni au vaudou». Non, «Ludovic Chabé est le seul qui a pu commettre ce meurtre. Malgré la sympathie qu’il peut inspirer, il s’agit d’un crime passionnel». Douze ans, c’est exactement le tarif pour un meurtre que l’amour aurait inspiré. Quant à la passion, puisqu’un appel paraît inéluctable, elle n’est pas près de retomber…

    « Coupable à tout prix »

    Si Ludovic Chabé a été condamné, ce n’est pas faute d’avoir été défendu avec brio par Me Valent. «On veut qu’il soit coupable à tout prix», dénonce-t-il. Et pourtant, selon lui, qu’il était facile à Chabé de se dédouaner! «Il lui suffisait de dire qu’à son arrivée, la porte était ouverte et qu’il avait ensuite tenté des manœuvres de réanimation.» Sa maladresse, toutes ses incohérences, seraient le meilleur gage de son innocence. L’avocat parisien développe longuement un véritable réquisitoire contre l’amant de Françoise Chabé, Stéphane Q: «Lui, il dormira paisiblement ce soir, et si vous condamnez Chabé, il vous remerciera». Philippe Valent, après une heure quarante de plaidoirie, met ses tripes sur sa table: «Vous voyez, Ludovic a un peu refait sa vie. Il a une petite fille, Camille, 4ans. Ce matin, il l’a serrée fort en pensant qu’il ne la reverrait plus jamais. Elle, elle prépare un poème pour dimanche, parce que c’est la fête des Pères. Chaque soir, elle le récite à sa mamie. Si vous condamnez Ludovic Chabé, vous condamnez Camille. »

    16 juin (paru en chronique du dimanche)

    Imbu, imbuvable

    L’affaire Chabé, examinée toute la semaine devant la cour d’assises de la Somme, a permis de découvrir un drôle d’animal en la personne de Me Philippe Bodereau, espèce heureusement inconnue de nos contrées puisqu’elle sévit au barreau d’Arras. Certes, sa place sur le banc des victimes n’était pas confortable, car il luttait contre un accusé atypique, jeune homme bien sous tous rapports, pompier de Paris, qui crie depuis huit ans son innocence.

    Toute la semaine, Bodereau, avocat des proches de la jeune femme tuée en 2005, pratique la guérilla. L’usage veut que face à un témoin, les questions soient posées, dans l’ordre, par l’avocat des parties civiles, l’avocate générale, puis le conseil de l’accusé, qui a le dernier mot. Me Bodereau, presque par principe, soulève une ultime interrogation après que Me Valent eût parlé. Il malmène les témoins dès lors qu’ils ne vont pas dans son sens, fait de la digression l’essentiel et de l’essentiel l’accessoire. La procédure a été si longue et les cris de Ludovic Chabé si perçants qu’ils ont fini par attirer les médias. Or les médias, Me Bodereau ne les aime pas. Il les déteste tellement qu’il passe son temps à les lire, les écouter, les voir et, plus dramatique pour ceux qui subissent ses plaidoiries, à en parler. Ainsi, le dernier jour, quand la procédure lui donne plus d’une heure pour évoquer le dol de ses quatorze clients, sagement assis derrière le grand homme, il utilise ce créneau pour stigmatiser télé, radio, et presse écrite. (Nous, on est ravi d’être mis dans le bateau, l’ORTF ayant eu le bon goût d’envoyer de charmantes consoeurs.) Les grands oubliés de sa logorrhée, c’est une femme morte, un père qui pleure, une mère ravagée par l’absence, une soeur comme orpheline, tous admirables de dignité pendant cinq jours. Quand l’avocat qu’ils rémunèrent pourrait porter leur parole, qui serait amplifiée sur les ondes et dans les rotatives, il ne le fait pas. C’est ubuesque, incompréhensible, outrancier donc insignifiant et pourtant, quand il en a fini, il arbore ce sourire satisfait du ravi, imbu jusqu’à la nausée de sa petite personne.

     

    3 août 2013

    Ludovic Chabé est libre

    Ludovic Chabé a été remis en liberté hier par la chambre de l’instruction d’Amiens, a-t-on appris en fin de journée de la bouche de son avocat, Me Philippe Valent. «C’est un soulagement, il a hâte de retrouver sa fille, commente Me Valent. Il va aussi pouvoir reprendre dès lundi son travail à la caserne, puisque l’institution lui a toujours fait confiance.» Pompier professionnel à Paris, Ludovic Chabé, 37 ans, a été condamné le 14juin dernier à douze ans de réclusion par la cour d’assises de la Somme. Il a interjeté appel de cet arrêt et sera de nouveau jugé, vraisemblablement à Beauvais, dans l’année qui vient. Les jurés l’ont reconnu coupable du meurtre de sa femme, le 26 février 2005, à Humbercourt, dans le canton de Doullens, non loin de la frontière avec le Pas-de-Calais. Depuis huit ans, Chabé clame son innocence. Son procès a déchaîné les passions, entre ceux qui lui reprochent la médiatisation de l’affaire et ceux qui voient en lui le symbole de l’erreur judiciaire.

    29 mai 2015

    Ludovic Chabé face à son destin en appel

    Les faits

    De ce vendredi 29 au vendredi 5 juin, la cour d’assises de l’Oise juge en appel Ludovic Chabé, pompier professionnel de 38 ans. Il plaide non coupable.

    Le 14 juin 2013, Chabé a été condamné à 12 ans de réclusion par les jurés de la Somme pour le meurtre de son épouse Françoise.

    Françoise Chabé avait été retrouvée morte à l’âge de 25 ans, étranglée, dans la maison du couple à Humbercourt, près de Doullens, le 25 février 2005.

    Un homme libre et terrorisé va prendre place dans le box des accusés du palais de justice de Beauvais ce matin. Libre, car il n’a purgé qu’un mois et demi de détention après sa condamnation par la cour d’assises de la Somme en juin 2013 (après dix mois de détention provisoire subis en 2005) ; terrorisé, car malgré ses dénégations, il avait été condamné à 12 ans de réclusion pour le meurtre de sa femme Françoise.

    Chabé a une grosse tête de paysan buté. Ce natif du Pas-de-Calais rural est un taiseux, ce qui ne l’a pas toujours servi, ni pendant l’instruction, ni durant le procès. Engagé dans les pompiers de Paris, « il est hyperrespectueux de l’autorité, y compris judiciaire », analyse son avocat Me Philippe Valent, qui estime que ce respect ne l’a pas toujours servi. Quand il eût fallu crier son innocence, Chabé a eu tendance à chuchoter…

    Sa thèse, c’est qu’il a trouvé sa femme inconsciente, face sur le sol de leur pavillon d’Humbercourt, un village du canton de Doullens, alors qu’il rentrait d’une garde de 48 heures en région parisienne, peu après 10 heures, le samedi 25 février 2005. Il aurait soulevé puis reposé le corps et appelé les secours, totalement étranger à ce qui se révélera être un homicide : Françoise est morte étranglée par son propre foulard.

    Ludovic Chabé, sauveteur émérite, ne prend pas la peine de dénouer le foulard, un geste pourtant basique. Cette abstention pèsera lourd lors du premier procès. « J’ai cru qu’elle était morte depuis longtemps », expliquera-t-il. Sur le foulard, on ne trouve que trois ADN : celui de la victime, d’un secouriste local (qui l’a dénoué) et de Ludovic. Cette constatation l’accable également, tout comme le fait que, de son propre aveu, il a déverrouillé la porte ce matin-là. Comment imaginer qu’un rodeur criminel aurait pris la peine de refermer l’huis après son crime ? Sur le mobile, le procès de 2013, bien plus qu’une instruction catastrophique, a démontré que le couple modèle n’allait pas si bien en 2005. Ludovic fréquentait des sites de rencontres et Françoise, la douce, l’effacée, avait pris un amant sur son lieu de travail, un grossiste en produits agricoles de Beaumetz-les-Loges (Pas de Calais).

    Ah, l’amant ! Ce type pas très sympathique, menteur, fuyant, aurait fait un coupable idéal aux yeux de la défense, évidemment, mais aussi du parquet. C’est presque à regret que la talentueuse Anne-Laure Sandretto l’a abandonné à sa mauvaise conscience après un interrogatoire serré, il y a deux ans.

    L’autre point en faveur de l’accusé, c’est une enquête ni faite ni à faire, lors de laquelle on laisse laver à la javel la scène de crime, on égare un mégot de cigarette retrouvé à côté du cadavre, on altère les traces de sperme retrouvées sur la victime. Le reste fut à l’avenant, faisant dire au président Grévin, à propos de son confrère juge d’instruction : « Fort heureusement pour l’institution judicaire, il est maintenant en retraite ».

    « C’est le dernier round »

    Me Philippe Valent, avocat de Ludovic Chabé, avoue qu’il a songé à confier les destinées de son client à un confrère pour ce procès en appel. Pas par lâcheté mais dans le but de servir au mieux le sort judiciaire du pompier de Paris. « Il m’a demandé de le défendre à nouveau. Nous sommes prêts, avec l’espoir que nos arguments seront entendus. C’est le dernier round », annonce-t-il. On a avait laissé les deux hommes marqués par le verdict d’Amiens. « Ludovic est serein, estime l’avocat. Il travaille. Les pompiers lui ont d’ailleurs fait entière confiance dès sa sortie de détention en 2013 ». Me Valent espère qu’à Beauvais, son client « va mieux s’exprimer qu’en première instance. Il faut qu’il se réveille, même s’il reste hyper respectueux de l’autorité ».

    Audience du vendredi 29 mai 2015

    Le procès Chabé sous tension dès le premier jour

    Ça n’a pas traîné : ce vendredi matin, les neuf jurés (et les trois suppléants) de la cour d’assises d’appel de l’Oise venaient à peine d’être désignés quand a éclaté le premier incident d’un procès qui durera jusqu’au vendredi 5 juin.

    En cause : la chaise où devrait s’asseoir pendant six jours Ludovic Chabé, condamné en 2013 à Amiens à douze ans de réclusion pour le meurtre de sa femme, dans un village près de Doullens, en février 2005. Il nie farouchement. Il a logiquement fait appel, n’a purgé que 48 jours de détention et comparaît donc libre à Beauvais.

    La présidente lui avait attribué un fauteuil bleu, légèrement en quinconce du côté des accusés (à gauche pour les jurés). Comme il est libre, l’usage veut en effet qu’il ne prenne pas place dans le box sécurisé. L’avocat général André Lourdelle comme Alexandra Bodereau, conseil de la famille de Françoise Chabé, s’en émeuvent, le premier au nom de «l’égalité de traitement», la seconde par crainte que la seule proximité physique de Ludovic Chabé avec la barre des témoins ne fasse subir à ces derniers une pression insupportable. “Rien n’a changé, vous nous préparez un combat et pas un procès”, regrette Me Philippe Valent. On trouve finalement un arrangement : Ludovic Chabé recule de quelques pas et s’assied sur un banc, derrière une rambarde, entre la chaise bleue d’espoir et le box d’infamie.

    La seconde passe d’arme éclate à midi, quand Me Philippe Bodereau rejoint sa fille sur le banc des parties civiles. À peine est-il installé qu’une policière lui chuchote à l’oreille : il n’a pas le droit de garer sa voiture dans la cour du palais. D’abord, il confie ses clefs, puis se lève pour bouger le véhicule mais revient en pétard : «Je constate que les journalistes ont des privilèges que ne partagent pas les avocats!» Il faut dire que France 3, pour des raisons techniques, a garé son break sur le parvis…

    L’audience, écourtée par l’inauguration de la salle Badinter, touche à sa fin quand Mes Valent et Bodereau s’écharpent comme aux plus beaux jours de 2013, sous les yeux emplis de larmes de la mère de Françoise. «Vous ne m’impressionnez pas parce que vous plaidez à la télé», tonne Bodereau, toujours aussi obsédé par les médias.

    Cette fois, la présidente Hélène Tortel sort de ses gonds : “Asseyez-vous madame, je suis désolée» rassure-t-elle la maman avant de se tourner vers les avocats : «Je ne supporterai plus le moindre éclat de voix ! J’exige que cette audience se déroule dans la sérénité! Je suis douce mais je peux aussi être ferme…»

    Audience du lundi 1er juin 2015

    Le procès Chabé s’enlise dans les à-peu-près de l’enquête

    Ce procès-là est déjà clos : l’enquête sur la mort de Françoise Chabé souffre de lacunes et d’errements. Suscitera-t-elle assez de doutes pour acquitter Ludovic du meurtre de sa femme devant la cour d’assises d’appel de l’Oise ? Réponse vendredi soir.

    famille chabé ludovic à droite
    Ludovic Chabé (à droite) avec sa famille et un ami pendant une suspension.

    La première journée du procès en appel de Ludovic Chabé – qui répond du meurtre de sa femme Françoise le 26 février 2005 à Humbercourt, près de Doullens – s’était conclue par un esclandre vendredi ; la deuxième a commencé par un coup d’éclat hier lundi. Me Philippe Bodereau, pour les parties civiles, a demandé le huis-clos « afin que les jurés ne soient pas influencés par la presse ». L’avocat général André Lourdelle n’a pas soutenu cette démarche, au motif que « le procès sur le parvis, c’est la pire chose qui puisse arriver ». La demande a été rejetée, sans surprise.

    Le reste de la journée s’est étiré en très longues auditions des enquêteurs, au point que les trois gendarmes convoqués le matin n’ont fini de déposer qu’à 16 h 30. Il restait alors six autres personnes à entendre, jusqu’au bout de la nuit !

    L’instruction est au cœur du débat. La défense, par la voix de Me Valent, en démontrera toutes les lacunes. Et elle peut largement puiser dans le tonneau sans fond de ses errements ! On s’est longuement étendu hier sur les éléments de preuve mal ou pas conservés, ou sur les certitudes trop vite acquise par les gendarmes. A entendre ces derniers, on comprend qu’après avoir saboté le début de l’enquête parce qu’ils n’imaginaient pas qu’un pompier de Paris pût être un meurtrier, ils ont ensuite choisi leur camp : celui de « Françoise », comme l’appelle tendrement Jean-Michel, l’un des pandores, dont la déposition aura pris toute la matinée et le début d’après-midi. Le même juge « parfaitement fiable » le témoignage de la voisine qui mettra neuf mois à se souvenir qu’elle a vu la victime vivante, à sa fenêtre, vers 9 h 30 le matin de sa mort, ou « valable » l’alibi de l’amant, qui a mis un an à avouer qu’il avait eu au moins une relation sexuelle avec la très sage Françoise. Ses collègues, soumis au feu de questions, ne réussiront guère mieux leur oral même si les deux qui avaient déjeuné avec Jean-Michel avaient au moins pu être briffés par lui (en parlant de pression sur les témoins…)

    On a aussi évoqué cette garde à vue de mai 2005, pendant laquelle Ludovic Chabé est soumis à neuf auditions. A la septième, il craque et avoue un scénario improbable : de retour d’une garde en région parisienne, à 10 heures, il aurait mortellement frappé sa femme lors d’un jeu habituel entre les époux, qui consiste pour le mari à réunir violemment ses deux poings en criant « attention » tandis qu’elle esquive le coup. Or, ce matin-là, Françoise portait les boules Quiès sans lesquelles elle ne dormait jamais et n’aurait pas entendu l’avertissement. C’est tordu, et surtout, ça ne fait aucun cas du fait que la jeune femme de 24 ans n’est pas morte d’un traumatisme, même si elle avait des ecchymoses, mais d’une strangulation opérée avec son propre foulard. Ajoutons que la veille de ces aveux, Chabé avait appris que sa mère et sa sœur avaient également été placées en garde à vue, sous un motif futile.

    Très vite, il reviendra à la thèse qui est encore la sienne aujourd’hui : il a trouvé sa femme inanimée sur le sol, il l’a crue morte, tétanisé, il n’a pas tenté de geste de secours et il a composé le 18. « Je suis totalement innocent. Ça fait dix ans et jusqu’à maintenant, je n’ai jamais eu l’impression d’être entendu. C’est un mur de cinq mètres d’épaisseur que je n’arrive pas à briser. Etre accusé du meurtre de sa femme, c’est insoutenable. »

    A ce cri d’innocence répond un cri de colère, celui de la sœur de Françoise : « Cela fait dix ans que l’on attend que la justice soit faite. Ce jour-là, il y avait de la neige, et on n’a trouvé aucune trace autour de la maison. Il n’y a pas eu d’effraction, et une seule personne, Ludovic Chabé, avait la clef. C’est un professionnel, et il n’a tenté aucun geste de secours… »

    Une enquête ratée, et pour tout arranger à charge, peut-elle déboucher sur de justes conclusions ? Autrement dit : si ce n’est pas lui, qui est-ce ? Peut-on être reconnu coupable par défaut ? Et dire que certains s’étonnaient que six jours fussent consacrés à cette affaire…

    Audience du mardi 2 juin

    Si Ludovic Chabé a tué, il a agi vite

    La question du temps est cruciale dans l’affaire Chabé : temps de parcours entre Roye et Humbercourt ; heure de la mort de Françoise. Elle a été au cœur des débats ce mardi. Le verdict est attendu vendredi soir.

    La médecin légiste qui a témoigné cet mardi après-midi présente une « conclusion formelle » : Françoise Chabé est morte d’une asphyxie le samedi 26 février 2005. Les traces sur le cou, notamment, l’attestent, ainsi que les petites hémorragies constatées lors de l’autopsie. « Le sillon n’est pas marqué comme lors d’une pendaison » : cela peut correspondre au fait que la jeune femme de 24 ans a été étranglée avec son foulard.

    Sur l’heure du décès, la professeure ne peut être d’une précision absolue. Se basant notamment sur la température prise dans le foie, à 13 heures (32°), pondérée par la température de la maison d’Humbercourt (19°9) mais aussi la fraîcheur du carrelage sur lequel reposait le corps, vêtu d’un simple pyjama, elle aboutit à cette estimation : « entre 6 et 10 heures, plutôt entre 8 et 10 heures ». Après elle, un collège d’expert rendra cette conclusion plus serrée : « entre 9 h 30 et 10 heures ». La voisine qui l’a vue à sa fenêtre de cuisine à 9 h 30 n’aurait donc pas eu la berlue, même si elle mettra neuf mois à lâcher le morceau aux gendarmes…

    L’heure fatale, quelle que soit la thèse que l’on retient, infirme l’impression exprimée par Ludovic Chabé que sa femme était morte depuis longtemps à son arrivée dans la maison vers 10 heures, raison pour laquelle, lui, le pompier professionnel, s’est abstenu de tenter une réanimation. Un de ses collègues de Doullens a d’ailleurs été formel ce mardi matin : « A notre arrivée (NDLR : à 10 h 15), il n’y avait pas de rigidité et la température du corps était normale. Dans ces conditions, on ne se pose pas de question : on tente la réanimation ». Cette phrase est terrible pour celui dont c’est le métier de secourir – « sauver ou périr », telle est sa devise – et qui pourtant serait resté prostré, tétanisé, à côté du cadavre encore chaud de la femme de sa vie.

    Ceci dit, d’autres faits objectifs ont la vie dure. A 8 heures, Chabé quitte la caserne de Montreuil après une garde de 48 heures. A 9 h 01, il acquitte son droit de péage à Roye. Il ne peut concrètement entrer dans le pavillon d’Humbercourt, près de Doullens, qu’entre 9 h 50 (en roulant vite malgré les mauvaises conditions météo) et 10 heures. Or, il appelle ses collègues picards au secours de son épouse à 10 h 04. S’il a tué, il l’a fait à l’extrême limite du créneau horaire défini par les experts (10 heures).

    Le mobile du crime serait, d’après l’accusation, passionnel. Françoise aurait-elle révélé ce matin-là qu’elle avait trompé Ludovic avec un de ses collègues de travail (qui sera entendu demain mercredi) ? Dans ce cas, il faut imaginer qu’en quelques minutes, Ludovic entre dans la maison, Françoise parle, Ludovic se révolte, la frappe, l’étrangle et compose le 18. Le tout avec une épouse qui, pour entamer une discussion dramatique, n’a pas pris la peine d’enlever ses boules Quiès…

    Autre hypothèse : Ludovic est au courant de son infortune. Il le nie : il affirme ne l’avoir découverte que pendant l’enquête. S’il avait bien constaté le mal-être de Françoise depuis une semaine, c’était, affirme-t-il, parce qu’elle était victime de harcèlement professionnel. Tout confirme que la jeune femme habituellement enjouée allait mal. « Une semaine avant sa mort, le samedi à la maison, elle a fondu en larmes, ça ne lui ressemblait pas, a témoigné lundi sa mère. Elle m’a dit « maman, je vais avoir besoin de toi ». Je lui ai demandé si elle avait des problèmes de santé, de travail, d’argent… Je ne lui ai pas demandé si elle avait des problèmes avec son mari. Je n’ai pas posé la bonne question ». Le jeudi précédant son dernier jour, Françoise a encore pleuré sur son lieu de travail et confié : « Plus rien ne sera comme avant ».

    Mettons que Ludovic sache qu’elle le trompe, ou qu’elle l’a trompé… Dans ce cas, il agit violemment dès son arrivée, sans explication, sans cri, sans larme. Mais il faut alors pousser au bout cette idée : on est confronté à un acte prémédité ; un assassinat, pas un meurtre.

    audience du mercredi 3 juin

    L’amant plie mais ne rompt pas

    Nulle personne censée n’imaginait que Stéphane, l’amant de Françoise Chabé, avouât spontanément, hier soir, l’avoir tuée. Ce genre de coups de théâtre, dix ans après le crime, dans la moiteur d’une cour d’assises après douze heures d’audience, ça n’arrive que dans les films. Mais au moins, toute la salle, le clan de la défunte comme celui de l’accusé, espérait qu’il reconnaisse ce qui saute aux yeux : qu’il ne l’a pas « tirée une seule fois entre l’évier et la fenêtre de la cuisine de l’entreprise Mizerolles » (dixit l’avocat général André Lourdelle) mais qu’il a entretenu une relation pendant plusieurs mois.

    « Un coup » ou une idylle  ?

    Un ami du couple Chabé, parlant de la douce, de la sage Françoise, avait donné son avis un peu plus tôt : « Elle n’était pas aguicheuse, elle n’a pas pu le faire qu’une fois. Je pense qu’elle était honnêtement amoureuse ».

    Ce n’est qu’une impression, mais elle est corroborée par les coups de fils quasi-quotidiens entre Françoise la secrétaire et Stéphane le commercial, non pas sur les fixes de l’entreprise agricole mais sur leurs portables. Jusqu’à cette conversation de treize minutes, le 2 février 2005, à laquelle ne succèdera que le silence. « Depuis des mois on me met sur le dos une conversation de rupture mais je dis non ! » s’emporte-t-il.

    « Que vous êtes-vous dit ? » interroge la présidente Tortel. « Je ne sais pas », se mure-t-il. Mme Tortel ne s’avoue pas vaincue : « Je ne peux pas admettre que vous ne vous souveniez pas. Quand on parle régulièrement avec quelqu’un et que soudain, ça s’arrête, c’est qu’il y a une raison ».

    Pourquoi ne pas avouer une idylle ? La femme de Stéphane, enceinte du deuxième fin 2005, l’a pardonné. « Est-ce qu’elle l’aurait fait si vous aviez avoué un peu plus qu’un rapport ? » analyse l’avocat général.

    Les écoutes troublent l’avocat général

    Pendant toute l’année 2005, l’amant a présenté Françoise aux gendarmes comme une simple collègue de travail. Dès mars, il a décrit très précisément le foulard que portait la jeune femme, et avec lequel elle sera étranglée. Il a même tenu à indiquer qu’il l’avait mis sur sa tête, « par jeu ». Aurait-il voulu justifier que son ADN se trouvât dessus qu’il ne s’y serait pas mieux pris…

    En novembre 2005, à l’en croire, il avoue son infidélité à sa femme. Début 2006, il est placé sur écoute. Ecoutes édifiantes, entre le commercial, sa femme et sa belle-sœur, qui peuvent « apparaître comme des concertations de complices de meurtre qui se couvrent », selon M. Lourdelle. Le 31 janvier, il avoue enfin aux gendarmes qu’il fut l’amant de celle qui est morte onze mois et cinq jours plus tôt. Assez longtemps pour que l’enquête s’égare et que Ludovic Chabé soit placé en détention.

    Quand a-t-il appris la mort de Françoise  ?

    En parlant du 26 février 2005, on a vécu une drôle de valse hésitation hier soir. A 19 heures, Georges, un collègue, nous affirme qu’il est venu avertir Stéphane de la mort de Françoise « en fin de matinée ». A 20 heures, Stéphane confirme : « Oui, vers midi. Je posais du carrelage ». Mais Georges, tout penaud, demande à reprendre la parole : « En sortant, ça m’a travaillé, j’ai appelé ma femme qui a meilleure mémoire que moi. En fait, c’était en milieu d’après-midi ».

    « Alors comment on fait, monsieur ? », s’interroge Me Philippe Valent. « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise », rétorque le témoin. « La vérité ! » a-t-on envie de lui crier.

    Audience du jeudi 4

    Une question peut en cacher une autre

    Une question, comme un train, peut en cacher une autre. Pour répondre à celle-ci : Ludovic Chabé a-t-il tué sa femme le 26 février 2005 à Humbercourt ? il faut répondre à celle- là : savait-il avant cette date que Françoise le trompait avec Stéphane, son collègue de travail ? Si le pompier de Paris ignore son infortune le matin où il rentre de garde dans son village près de Doullens, il n’a aucune raison d’étrangler sa femme, il n’y a plus d’affaire Chabé et dix ans de procédure s’écroulent. Le débat sur l’absence de gestes de secours prodiguée par ce professionnel aguerri s’évanouit même (quand bien même un expert psychologue a confirmé hier matin la notion d’état de sidération).

    « L’amant, je l’ai appris dans le bureau de mon avocat à ma sortie de détention provisoire, en février 2006 », a-t-il affirmé hier, de cette voix fluette qui contraste avec son physique de sportif. Me Valent a complété : « Vous avez passé dix mois en prison. Si vous aviez su pour l’amant, est-ce que ça n’aurait pas été votre intérêt d’en parler à votre avocat ? Cet amant, il serait peut-être dans le box aujourd’hui… »

    Françoise va mal

    En face, l’avocat général André Lourdelle ne cache pas sa conviction : « Elle vous avoué ce qui se passait parce qu’elle ne pouvait plus le garder pour elle ». Car Françoise allait mal en ce mois de février. De crises de larmes en arrêt de travail, on en a la certitude. Sans parler de cette confidence à un collègue, le vendredi 24 : « Rien ne sera plus jamais comme avant ». Quand même, ça ressemble à une sentence ! Chabé se tourne vers M. Lourdelle : « Cette énigme, elle est aussi grande pour moi que pour vous ».

    « Autour d’un accusé, tout est suspect », regrette-t-il encore. Le 24, quittant à 4 heures du matin le pavillon du Doulennais pour prendre sa garde à Montreuil-sous-Bois, il dépose un post-it sur la table de cuisine : « Je n’ai pas voulu te réveiller pour te dire au-revoir. Je t’aime, tu es toute ma vie ». Wolinski faisait de même avec sa femme, on s’en est tous émus après la tuerie de Charlie mais dans le cas de Chabé, on s’en étonne : « Elle n’est pas un peu étrange, cette première phrase ? » Ludovic Chabé hésite : « Elle dormait… Je n’allais pas la réveiller… »

    « Tout est suspect »

    Le vendredi soir, veille du drame, à 23 heures, il téléphone pendant 26 minutes à Françoise depuis la caserne. « Je ne sais plus ce qu’on s’est dit, on a du parler du travail, de la maison, du repas qu’on organisait le lendemain. Comme un mari et une femme… » peine-t-il à se souvenir. Me Philippe Bodereau ne veut pas s’en contenter. Pour l’avocat de la partie civile, une aussi longue communication ne peut servir qu’à annoncer une infidélité.

    Savait-il ? C’est bien la question que se poseront demain vendredi soir (ou samedi aux premières heures !) les jurés de l’Oise formant la cour d’appel. A Amiens, il y a deux ans, leurs homologues avaient condamné Ludovic Chabé à 12 ans de réclusion pour meurtre. Le genre de peine que l’on réserve aux crimes passionnels…

     

    Le 5 juin, en cours de journée (avant le verdict)

    Les dés sont jetés

    avocat general et valent
    L’avocat général André Lourdelle et Me Philippe Valent.

    Depuis vendredi dernier, Ludovic Chabé, 39 ans, répond devant la cour d’assises d’appel de l’Oise du meurtre de sa femme Françoise, le 26 février 2005, à Humbercourt, près de Doullens au nord de la Somme. Le verdict est attendu ce vendredi soir. En première instance, à Amiens, en juin 2013, Ludovic Chabé a été condamné à 12 ans de réclusion. Il encourt 30 ans.

    Les jurés de l’Oise se sont retirés à 16 heures pour délibérer sur le sort de Ludovic Chabé.

    En fin de matinée, l’avocat général André Lourdelle a requis 18 ans de réclusion non sans prévenir les jurés : « Si vous avez un doute, il faut l’acquitter ». Mais c’était pour mieux conclure : « Pour moi, il n’y a pas l’ombre d’un doute raisonnable ».

    « Pas des baltringues ! »

    Ce magistrat expérimenté sait les zones d’ombre qui obscurcissent ce dossier, ces failles dans l’enquête, ces actes d’instruction surréalistes, la scène de crime désinfectée à la javel, les pièces à conviction jetées à la poubelle, la découverte tardive de l’existence d’un amant. Il les assume, debout, et défend « ses » enquêteurs : « Ce sont des militaires, pas des baltringues ! ».

    « Quand le sage montre la lune, le fou regarde le doigt » : il exhorte les jurés à ne pas troquer l’essentiel pour l’accessoire. Le scénario qu’il met en scène, le voici : « Elle lui a voué son infidélité parce qu’elle trop de mal à vivre avec ça. Son mal-être se manifeste à partir du 2 février, date du dernier coup de fil passé par Stéphane, l’amant, justement le jour où ce dernier apprend que l’enfant que porte sa femme est viable. Il rentre de sa garde. Françoise est vue à sa fenêtre par une voisine entre 9 heures et 9 h 30. Plus personne ne sera vu dans cette maison entre ce moment et l’appel de Ludovic Chabé aux pompiers à 10 h 04 ».

    « Vous mentez ! 

    M. Lourdelle se tourne vers l’accusé : « Vous mentez ! Vous avez tué votre femme ! » Il en veut pour preuve l’écoulement de sang à l’oreille que décèleront les premiers secouristes à retourner le cadavre. Cette coulée infirmerait la thèse de Chabé selon laquelle il a trouvé Françoise face contre terre, l’a tournée, puis, ne supportant pas le spectacle de son visage tuméfié, l’a replacée dans sa position initiale. L’argument avait déjà porté en première instance à Amiens. Me Valent, en défense, ne prendra pas la peine de le réfuter…

    Les 18 ans sont justifiés par l’avocat général par les cinq minutes minimum pendant lesquelles, selon la légiste, Ludovic Chabé a dû serrer le foulard de Françoise pour que mort s’ensuive.

    « Une erreur judiciaire »

    « Et sans qu’elle ne fasse le moindre geste pour se défendre ? », rétorque Philippe Valent. Le jeune mais talentueux avocat a décidé de ne pas faire dans le flamboyant. L’art oratoire, ce sera pour un autre jour tandis que des trombes d’eau se déversent sur les tôles du palais de justice de Beauvais, l’obligeant à forcer la voix. Depuis neuf ans, il accompagne Chabé. « Ne le condamnez pas au bénéfice du doute !, supplie-t-il. Car on vous réclame de commettre une erreur judiciaire. »

    Valent, au terme de cette semaine folle, est devenu un chronométreur suisse. Il jongle avec les temps de parcours entre Roye et Humbercourt, les délais d’apparition des lividités cadavériques, ceux de survenue de la rigidité, les rapports d’expert qui n’avaient pas tenu compte de la demi-heure de réanimation. Il en arrive à cette conclusion : Françoise est morte au plus tard à 9 h 30. Or Chabé ne pouvait pas être chez lui à 9 h 30. Je pourrais presque arrêter ma plaidoirie ici ».

    « Le témoin miraculeux »

    Il continue, évidemment, rappelle tous les mensonges de l’amant et de sa femme taille un costard à Claudine, la voisine, « le témoin miraculeux » qui a tout vu mais rien dit avant novembre 2005 ; qui décrit successivement un pyjama bicolore, marron, puis clair « avec des motifs ».

    « On lui a rendu visite plus que de raison, à ce témoin », glisse-t-il, visant le clan B., celui de la famille de Françoise. Enfin il persifle sur le fait que Claudine, mourante à la barre, a été vue « gambadant » sur le parking du tribunal.

    « C’est odieux »

    Valent parle plus d’une heure du ton saccadé de celui qui craint d’oublier quelque chose. Il sait l’enjeu : la privation de liberté, tout simplement, « comme si  condamner un innocent, ça écrasait la douleur, ça essuyait le sang ».

    Ludovic Chabé attend, fume cigarette sur cigarette. Son paquetage ets prêt, s’il devait partir en prison ce soir. Il ne sait pas s’il honorera la fête des pères avec sa fille de six ans dans trois semaines. L’avocat général a prévenu ce chantage au sentiment : « Vous avez eu un enfant en sachant ce que vous risquiez. C’est odieux de priver une gamine de son père ».

    LA PARTIE CIVILE STIGMATISE (ENCORE) LA PRESSE

    mes alexandra philippe bodereau avec mere victime
    Mes Alexandra et Philippe Bodereau entrent dans la salle daudience, précédant les parents de la victime.

    La plaidoirie de Me Philippe Bodereau, ce matin comme il y a deux ans, a beaucoup plus parlé de l’influence des médias dans ce dossier que de la peine des victimes, la famille de Françoise Chabé, morte à 24 ans. Se tournant vers les jurés, l’avocat d’Arras s’interroge : «Comment voulez-vous que je sache si l’un d’entre vous n’a pas lu ou vu l’un de ces articles formidables ou une émission de 45 minutes. Je dois être sûr qu’aucun d’entre vous ne subit un reliquat d’influence». Il cite le titre d’un reportage, «Le pompier, l’amant et la secrétaire», parce que «Le pompier et la secrétaire, ça ne fait pas d’audimat». Il éructe : «On a vu M. Chabé sans arrêt dans les émissions de TV, et la presse le croit. Pourquoi ? Parce que ça fait vendre du papier»

    Verdict du vendredi 5 juin 2015

    Ludovic Chabé est acquitté

    La cour d’assises d’appel de l’Oise a acquitté, vendredi 5 juin, Ludovic Chabé du meurtre de sa femme Françoise, le 26 février 2005 à Humbecourt, près de Doullens (Somme).

    ludovic tient main femme avant verdict
    Une main à plat sur chaque main, les yeux dans les yeux, pas un mot.

    Une main à plat sur chaque main, les yeux dans les yeux, pas un mot  : Ludovic Chabé voûte sa grande carcasse de pompier de Paris pour communier avec sa femme.

    Il est 19 h 45, vendredi 5 juin, soir à Beauvais. Les policiers ont indiqué au public qu’il pouvait regagner la salle Badinter. Depuis presque quatre heures, les jurés délibèrent. Chabé a attendu cet instant crucial dehors, entouré de sa famille et ses collègues. Un vent frais a succédé aux orages de l’après-midi. Dans la salle, comme à l’unisson, le silence lourd constraste avec le bruit et la fureur de six jours d’audience pendant lesquels se jouait le sort de cet homme de 39 ans. Dans quelques minutes, il saura s’il retourne dire bonne nuit à sa fille ou si la jeune femme dont il écrase les phalanges devra annoncer à la gamine de six ans que papa est parti pour un long, très long voyage d’affaires.

    « J’avais peur d’avoir mal compris»

    Sur le banc des parties civiles, une autre famille, un autre clan regarde durement mais sans ciller l’autre, la nouvelle, celle qui a succédé à leur fille Françoise dans le lit et le coeur de Ludovic.

    Le rire d’un juge assesseur, là-bas derrière le mur, sonne comme une incongruité. Enfin, la sonnette stridente retentit. La cour prend place, derrière la présidente Tortel, qui a mené avec maestria ce procès hors norme. Les mains du père de Ludovic sont jointes. Il essaie de se souvenir d’une des prières de son enfance.

    Les visages des juges d’un jour, hommes et femmes désignés par le sort, sont graves mais comme apaisés. « A la question Ludovic Chabé est-il coupable du meurtre de sa femme, le 26 février à Humbercourt, la réponse est non. En conséquence, M. Chabé, vous êtes acquitté »  : il reste hébété. « J’avais peur d’avoir mal compris », justifiera-t-il quelques minutes plus tard.

    Puis les cils s’ouvrent comme les cieux picards quelques heures plus tôt. On pleure, on s’étreint à s’en briser une côte. Mais personne ne rit ni ne sourit. C’est trop fort, trop tôt, trop triste, aussi, d’avoir attendu dix ans. Et puis il y a la famille de la morte qui quitte dignement cette salle trop joyeuse pour qui vient de comprendre que la mort d’une jeune femme de 24 ans restera impunie.

    Me Philippe Valent se tient à l’écart. On le dirait gêné par tant de bonheur après tant de tension. Cet après-midi, il le sait, il n’a pas livré la meilleure plaidoirie de sa courte et déjà riche carrière.

    Trop d’empathie, certainement. Chabé, il le tient à bout de bras depuis neuf ans. L’enjeu a quitté le cadre de son cabinet pour devenir personnel. Ce dossier, il en connaît trop la moindre ligne. Les expertises, il n’a pas besoin de son regard de myope pour les évoquer  : il pourrait vous les réciter. Alors il plaide comme on fait une valise à la va-vite  : mal, avec pour seule hantise de ne rien oublier.

    Il a pourtant gagné, ce fichu procès. Oh, peut-être pas hier, mais plutôt mardi, à 17 h 30, quand il a interrogé avec la hargne d’un basset l’expert légiste pour lui faire reconnaître qu’en déterminant l’heure de la mort par strangulation de Françoise, il n’avait pas tenu compte de la demi-heure de réanimation, et qu’en conséquence, il convenait de la fixer au plus tard à 9 h 30. Or Chabé, de retour d’une garde à Montreuil-sous-Bois, ne pouvait pas être à Humbercourt à 9 h 30. Même les gendarmes l’ont dit  : en poussant des pointes à 170, il fallait 47 minutes pour rallier le péage de Roye (où Chabé a quitté l’autoroute à 9 h 01) au pavillon du couple.

    Le second tournant a eu lieu jeudi matin, quand un expert psychologue a confirmé qu’un professionnel peut être plongé face à un drame imprévu dans un tel état de sidération qu’il se révélera incapable de pratiquer des gestes de secours sur sa propre femme, alors qu’il sauve des vies à longueur d’année.

    Au dernier jour du procès, il fallait seulement enfoncer le clou, supplier les jurés  : « Ne le condamnez pas au bénéfice du doute. Car on vous réclame de commettre une erreur judiciaire ». Il sait l’enjeu terrible, le plus dramatique que l’on puisse croiser en cour d’assises depuis que la peine de mort a été abolie : la privation de liberté, tout simplement, « comme si condamner un innocent, ça écrasait la douleur, ça essuyait le sang ».

    30 ans : la peine encourue hier par Ludovic Chabé. Il avait été condamné à 12 ans en 2013. Il a purgé un an de détention, dont il pourra demander réparation.

    TONY POULAIN

    après le verdict

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    • Christopher HOPPLE

      Une fois de plus cela me donne envie de vomir… Une enquête qui ne mérite même pas ce nom, un juge d’instruction et des enquêteurs qui ont accumulé un nombre de fautes professionnelles record… Ludovic Chabé comme tant d’autres n’avait rien à faire devant une Cour d’Assises. Cela illustre bien le propos de Me Dupont-Moretti : “Je n’aimerais pas avoir affaire à la justice de mon pays” !!!!!!!!!!!!

    • Annick

      Je viens de voir le récit de l’enquête sur Enquêtes Criminelles.

      Quelles raisons peuvent pousser une jeune femme à dire 3 semaines avant de mourir assassinée que rien ne sera plus jamais comme avant ?

      Dans ce cas-là :
      – soit son mari a découvert qu’il la trompait et lui a fait des menaces de mort (pour une seule relation sexuelle ? bof, j’y crois pas…)

      – à moins qu’il se soit passé beaucoup + d’une fois avec cet amant et elle apprend qu’elle est enceinte : cela pourrait expliquer la conversation de 13 minutes avec l’amant puis plus rien ensuite (=colère de sa part, refus ?) et le changement de comportement de Françoise ensuite car en effet dans ces conditions rien ne sera plus jamais comme avant

      => le mari aurait des raisons de devenir hystérique s’il l’apprend, mais l’amant aussi……

      Vérifie-t-on automatiquement si une femme assassinée/morte était enceinte ?

      Votre site et le déroulé de l’enquête sont très bien faits en tout cas.

      • Tony Poulain

        Merci pour vos éloges. Pour répondre à votre question : l’accusée n’était pas enceinte.

    • Harel vanessa

      Je suis contente pour la famille et Ludovic Chabert qu’il et été libérée je ssuis l affaire depuis le début je savais qu’il été innocent .rien que l enquête à été bâclé quand on voie que lr mégot de cigarette n’a même pa été prélevé tous comme le sperme c ete homme n aurais jamais du se retrouvé devant la justice bon courage à lui et à sa famille en espérant quond retrouvera quand même un jour l assassin de sa femme

    • Lil

      Bonjour j’ai regardé l’émission et je me suis posez cette question, comment l’amant pouvait il se souvenir avec précision de la couleur et des détails de se foulard , Mme CHABET mettait elle que se foulard au coup chaque fois quelle allait au travail ou le mettait elle pour dormir chez elle cependant je me suis aussi demandez si la voisine a vu madame CHABET le jour de son meurtre a son domicile au niveau de 9h30 pouvait elle a cette distance constaté un véhicule en particulier et avait elle des liens d’amitié avec l’amant de Mme CHABET et aussi la victime attendait elle impatiemment quelqu’un puisqu’elle était par sa fenêtre.

      • Lil

        Pour moi c’est l’amant il ya trop d’éléments troublés dans ses déclarations en plus je pense qu’il faut fouiller dans cette journée du meurtre qu’il dit qu’il achetait du bricolage et aussi enquêter pour savoir si sa femme était au courant de sa liaison et avait elle déjà passé des coups de fils a la victime et la connaissait elle était elle déjà venue au travail de la victime…. et l’amant est ce un homme qui porte des gants et les enquêteurs se rappeler lors de son premier témoignage avait il des gants et trouvez sur le foulard de la victime des particule de tissus ou une ADN ponctuel au niveau du coup je c’est pas mais je trouve sa louche moi qui est regarder l’enquête sur w9 j’ai beuguer dessus sur toutes ses questions.

        Il est vrai que le mari a eu un comportement bizarre lors de sa découverte mais sa ne prouve pas que c’est lui… il faut faire parler l’amant et la technologie a évoluer l’ADN parle reconstituer cette journée du 25 Février 2005. Vérifier si l’amant javai pas deux mobile un du travail et un autre personnelle et vérifier les caméra de surveillance du magasin de bricolage…

    • Gaëlle Le FLOC’H

      Vraiment des quiches ces enquêteurs!
      Ca pourrait aussi etre un crime de rodeur

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