« Lynchés parce que journalistes »

    Des mondes éloignés se sont fait face mardi 3 novembre à Amiens : deux « gens du voyage » et les journalistes qu’ils ont passé à tabac, le 25 août, à Roye, en marge de la tuerie. Le tribunal d’Amiens a condamné Joël Baumgartner, 47 ans, à huit mois de prison avec sursis et son neveu Brandon Baumgartner, 19 ans, à six mois avec sursis. Les deux prévenus sont respectivement le frère et le fils d’une des victimes.

    roye manouches un confrere d europe 1 tabassee
    Le journaliste d’Europe 1 évacué par les gendarmes le 25 août 2015 à Roye. Photo Dominique Touchard/Courrier Picard

    Quatre morts dont un bébé, non, ce n’était pas une ambiance normale… » Franck Antson, correspondant de RTL pour le Nord, a beau avoir l’habitude des points chauds, il est bien conscient de vivre un drame exceptionnel, le 25 août à Roye. Avec son confrère Lionel Gougelot, d’Europe 1, il comptabilise un demi-siècle d’expérience. Ces deux-là ne sont pas des lapins de six semaines, ni des têtes brûlées. Ils ont interrogé l’adjoint au maire de la cité endeuillée, ils attendent la conférence de presse du procureur et décident de s’éloigner« d’au moins deux cents mètres, se souvient Gougelot, de la zone sensible ».

    “Dans l’empathie”

    Lionel Gougelot (à gauche) et Franck Antson entourent l’avocat lillois Emmanuel Riglaire, quelques minutes avant le procés, le 3 novembre 2015 à Amiens. Photo Fred Haslin/Courrier Picard

    Le père de Brandon Baumgaertner est mort sous ses yeux. À 19 ans, il a dû l’annoncer à sa mère et son petit frère. À son oncle Joël, aussi, qui a aussitôt pris la route pour rallier Roye depuis son campement de l’Yonne. L’idée fixe des gens du voyage, c’est alors de retrouver l’auteur de la tuerie pour exécuter une justice radicale. Les journalistes arrivent, « à juste titre, pour faire leur travail », rappelle Me Christophe Bigot, avocat d’Europe 1. « J’ai pu parler avec des membres de la communauté, se remémore Lionel Gougelot. Mais je n’ai pas sorti mon micro. J’étais dans l’empathie. J’ai décidé de les laisser tranquilles. » Les télés parisiennes débarquent. L’œil de l’objectif est un violeur. Tout dégénère : il faut casser de la caméra et du journaliste. Qu’importe si deux confrères de la radio paieront pour tous ceux de leur race…

    Gougelot est projeté au sol puis lynché à coups de pied et de poing. Antson veut le défendre et prend à son tour une raclée. Un troisième journaliste, à l’écart, observe et photographie. Son témoignage sera déterminant pour éviter un classement sans suite.

    Le témoin a peur

    Mardi, il a confirmé ses dires par écrit mais ne s’est pas présenté au tribunal. « La peur des représailles… » justifie Me Emmanuel Riglaire. « Son grand courage a dû le guider… » ironise Me Guillaume Combes, pour la défense, qui prend plaisir à citer huit fois le nom de ce témoin terrorisé. C’est de bonne guerre, dès lors que ses clients nient en bloc, bien que les deux victimes les eussent formellement reconnus.

    “Comme des vautours”

    Les débats dépassaient à vrai dire le sort de ces deux pauvres hères, sans emploi et illettrés, aux casiers presque vierges. « Franck Antson aurait dit leur immense chagrin, il aurait aussi indiqué que leur communauté n’avait jamais fait parler d’elle en mal. Mais même ça, ils estiment avoir le droit de l’empêcher, tout comme ils s’arrogeront plus tard le droit de bloquer une autoroute… » dénonce Me Riglaire, quand son confrère Bigot résume abruptement : « Ils ont été lynchés parce qu’ils sont journalistes ». Me Franck Berton élève également le débat : « Si vous ne faites rien, dit-il aux juges, on pend nos robes, on range les micros et on ferme les palais de justice  ».

    « L’entrave à la liberté d’expression » est punie par le Code de trois ans de prison. Brandon est reparti sans en comprendre la signification. Il n’en démord pas : pour lui, quatre morts,« c’est notre vie privée. Ça ne regardait pas les gens. Eux, ils sont arrivés comme des vautours. C’était une invasion… »

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Recouvrement de dette musclé dans la communauté sikh

    Chez les sikhs (une communauté religieuse qui représente 2 % de la population indienne), ...

    Assises de l’Oise. Affaire Truffaut etc.

    30 mai À Beauvais, la mort au bout de l’errance Commentez ou exprimez-vous grâce ...

    Assises de l’Oise. Procès de Daniel Lebeau pour le meutre de sa maîtresse

    23 janvier 2017 Jugé pour le meurtre de son ex-maîtresse À partir de ce lundi ...

    Procès Yildirim

    Journal du mardi 22 mars Une vendetta à la sauce kebab Une peine de ...