Procès de Betty Delattre pour le meurtre de son conjoint à Lagny (Oise)

    Les deux premiers articles sont reproduits dans ce blog avec l’aimable autorisation de Gautier Lecardonnel

    09/09/2016

    L’accusée « avait peur de mourir »

    Une femme de 68 ans est jugée depuis ce jeudi pour avoir tué son concubin d’un coup de fusil, en 2013, près de Noyon (Oise), lors d’une fête d’anniversaire arrosée.

    C’est une petite femme fluette, blonde, avec des lunettes, soigneusement habillée. Betty Delattre, 68 ans, répond de meurtre depuis ce jeudi, et jusqu’à mardi prochain. « Meurtre involontaire », pour elle. Même si les faits n’on14t pas été abordés au premier jour du procès, on a compris la ligne de défense de l’accusée.

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    L’arme du crime : un calibre 12 de marque espagnole.

    Une nouvelle fois en cette soirée du samedi 31 août, à Lagny, près de Noyon (Oise), la sexagénaire s’est fait cogner par son compagnon, Francis Bocquet (55 ans à l’époque). Elle est allée chercher un fusil pour qu’il arrête, et le coup est parti.

    UN TÉMOIN DIRECT DES VIOLENCES

    Mais Betty Delattre était-elle effectivement une femme battue ? «C’était un nounours ! , assure un ami d’enfance de la victime qui était toujours fourré chez le couple. Elle l’insultait souvent devant tout le monde, lui disait que c’était un bon à rien. » La nièce de Betty Delattre est d’un avis similaire : « Je ne l’ai jamais vu violent avec elle. Il lui arrivait de boire, mais il n’était pas méchant. (…) Elle, elle le poussait toujours à bout, avec des insultes, etc. lui, il restait calme, toujours patient ».

    Francis Bocquet, sans emploi était alcoolique. C’est ce qui a poussé son fils, partie civile dans le procès, à couper les ponts depuis 10 ans. La sœur du quinquagénaire, elle, ne l’avait pas vu depuis 19 ans. Elle a raconté qu’il avait frappé leur propre mère dans les années 90.

    Problème pour Betty Delattre : elle n’a jamais dénoncé les violences de son concubin, avec qui elle vivait depuis 6 ans. Pour prouver qu’elle était battue, elle ne peut compter que sur les témoignages. Ceux de ses deux filles, qui ont raconté les traces de coups, comment elle est déjà venue se réfugier chez l’une d’elle, comment elle a été séquestrée pendant un mois, comment elles ne pouvaient pas parler librement à leur mère au téléphone, Bocquet exigeant d’entendre les conversations au haut-parleur. « Elle avait peur de mourir » , dira l’une d’elle.

    Il manquait un témoin direct des violences. La présidente a fini par l’obtenir au forceps d’une voisine. Apeurée par les faits ou honteuse de venir chez le couple pour siffler quelques verres, elle a fini par avouer avoir assisté à une agression : elle était avec le quinquagénaire quand Betty Delattre est rentrée des courses. Elle avait mis trop de temps pour Francis Bocquet. Il l’a alors violemment frappée. Un œil au beurre noir, une oreille qui saigne, mais aucune visite chez le médecin. Betty Delattre, qui a la réputation de ne pas se laisser marcher sur les pieds, et qui avait aussi un penchant pour la bouteille au moment des faits, a-t-elle craqué à cause des violences subies pendant des années ? Les jurés devront aussi déterminer si le tir était volontaire ou accidentel. Même si elle n’est pas une spécialiste, Betty Delattre sait manier les armes. Elle avait eu un permis de chasse dans les années 70.

    Le drame est intervenu le jour de l’anniversaire de la victime. Des amis étaient là toute la journée pour le fêter. On attend ce vendredi le témoignage des convives encore présents au moment du tir mortel.

    10/09/2016

    « Vas-y, tire » a crié la victime

    Trois hommes et une femme étaient présents le soir du 31 août 2013 à Lagny (Oise), quand Betty Delattre, 69 ans, a abattu d’un coup de fusil son concubin, Francis Bocquet. Les jurés de la cour d’assises de l’Oise, qui examinent cette affaire depuis jeudi, ont vite compris qu’ils ne pourraient pas compter sur leurs souvenirs. Les trois hommes s’étaient alcoolisés toute la journée.

    « Tu me fais ch…, t’arrêtes pas de picoler » , aurait donc dit Betty à son homme, qui ce jour-là fête ses 55 ans. Elle part se coucher, alcoolisée et contrariée. La sexagénaire dort une vingtaine de minutes. Francis Boquet la rejoint dans la chambre, il la cogne puis revient boire.

    Mais la sexagénaire sort, fusil à la main. « Ah la s… ! » , aurait crié Francis Bocquet, avant de la provoquer : « Vas-y, tire ! » Un clic. Le premier coup ne part pas. Elle appuie une deuxième fois sur la détente, son concubin s’écroule, touché au thorax.

    L’accusée soutient qu’elle ne voulait pas tuer, mais faire peur avec une arme qu’elle croyait déchargée : « En quoi cela vous aurait évité de prendre une volée ? » , interroge la présidente. « Je ne sais pas ce qu’il s’est passé dans ma tête ».

    Pas plus qu’elle ne sait où se sont déroulés les faits. Elle soutient que le drame s’est joué dans la maison alors que tout prouve que c’était à l’extérieur. Verdict mardi 13 septembre.

    13/09

    L’accusée avoue, l’avocate doute

    Peut-on plaider l’acquittement d’une cliente qui avoue le crime dont on l’accuse ? Ce mardi apportera une réponse à une question incongrue.

    Car Betty Delattre, 69 ans, l’a dit et redit hier : oui, saoulée de porto et de coups, dans la soirée du 31 août 2013, elle a pris le fusil de chasse, dans la chambre de son petit pavillon de Lagny (près de Noyon), a marché vers la salle à manger, a fait face à son conjoint Francis Bocquet (55 ans) et a fait feu mortellement à une reprise.

    D’où vient alors que son avocate M e Cleuet lui lance : « Vous êtes en train d’avouer un crime imaginaire, Mme Delattre ! »

    C’est que la version de cette petite femme à la présentation impeccable se heurte aux dires des témoins et à quelques constatations objectives. Ce drap bleu dans lequel aurait été enveloppée l’arme, on ne l’a jamais retrouvé.

    PLAIDER L’ACQUITTEMENT

    EST UN EXERCICE DÉLICAT

    Ce meurtre dans une salle à manger, il est décrit par les quatre autres convives de cette journée d’anniversaire – même la seule à jeun – comme ayant eu lieu dans le jardin. Jardin où, d’ailleurs, les secouristes ont retrouvé à la fois la victime et son présumé bourreau… Et le fusil, le tenait-elle à l’épaule ou à la hanche ? L’a-t-elle posé sur un tabouret ou sur une table ? Était-elle habillée de frais, comme elle l’affirme, ou à demi-nue, comme s’en souvient un pompier qui a vu une gendarme la vêtir ?

    Il existe des zones d’ombre dans ce dossier en apparence si limpide. Me Catherine Cleuet fera son miel des constatations du balisticien, entendu hier, qui trouve davantage de «particules provenant d’une arme à feu » sur les mains d’un copain de Francis (douze) que sur celles de Betty (une).

    Oui, il y a des brèches, mais certes pas un gouffre où précipiter l’accusation que porte le procureur général Philippe Lemaire en personne.

    Reste que l’acquittement est un exercice dangereux : le plaider empêche ipso facto d’insister sur les circonstances atténuantes. L’acquittement, c’est quitte ou double. Avec ses dix ans de réclusion, Jacqueline Sauvage, autre femme battue, presque du même âge que Betty, paie encore ce pari risqué.

    14/09/2016

    Huit ans ferme pour Betty Delattre

    Beaucoup moins modérés que le procureur général, les jurés de l’Oise ont renvoyé Betty Delattre en détention, hier soir.

    C’est la magie des assises ; leur horreur, aussi. Hier, à Beauvais, on a entendu un procureur général réclamer une extrême modération, une avocate plaider l’acquittement d’une cliente qui avouait un meurtre (celui de Francis Bocquet, 55 ans, le 31 mai 2013 à Lagny) et un jury populaire provoquer une déchirante crise de larmes chez les filles et petites-filles de l’accusée, certaines, cinq minutes plus tôt, de rentrer à la maison avec maman ou mamie…

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    Dernier jour d’audience. Les jurés se sont retirés pour délibérer. L’accusée discute sereinement avec le fils de la victime. Elle s’attend encore à un verdict clément.

    Philippe Lemaire avait requis cinq ans de détention dont seulement quinze mois ferme (la durée de la détention provisoire) afin d’éviter que Betty Delattre retournât en prison. Or les assises l’ont envoyée huit ans derrière les barreaux ! Oui, le représentant de la société, dans sa robe rouge, s’était fait l’avocat des circonstances atténuantes : Bocquet, un repris de justice, était un « tyran domestique », « esquinté par l’alcool » . Ce jour-là, Betty avait été battue mais aussi humiliée, quand il lui avait arraché ses vêtements, « violence absolue ».

    L’EXPERTISE BALISTIQUE

    Et de rassurer la femme de 69 ans, la bénévole des Restos du cœur, la mamie gâteau qui s’est refait une santé près de sa famille, en région parisienne : « Je ne demanderai pas que vous retourniez en prison. Vous êtes entourée, c’est la plus grande sécurité. Ça va aller, on va s’en sortir tous ensemble. Il faut un verdict de paix. Juger, c’est réparer ».

    Comme on le présumait, à la néfaste manière des avocates de Jacqueline Sauvage, dans un autre procès de femme battue, Me Catherine Cleuet a plaidé l’acquittement d’une cliente dont les derniers mots, lundi, avaient pourtant été : « J’ai fait la chose, j’ai tué Francis ».Selon l’avocate, « Betty est innocente, vous devez l’acquitter ; elle n’est pas coupable, c’est impossible ». Ce serait Jacques, un autre convive de la journée d’anniversaire très arrosée, le 31 août 2013 à Lagny, près de Noyon, qui aurait pressé la détente du fusil de chasse, en voulant désarmer Betty. Me Cleuet admet néanmoins que cette dernière, après avoir été battue, avait fait irruption dans le jardin l’arme à la main, afin de faire peur à son conjoint violent, Francis Bocquet. À l’appui de sa thèse, elle mise sur l’expertise balistique, qui a retrouvé d’infimes traces de « particules provenant d’une arme à feu » sur Betty quand les mêmes éléments à charge pullulaient sur Jacques.

    Du coup, elle n’évoque pas les souffrances endurées par sa cliente, ni la vie exemplaire qu’elle mène depuis sa dernière levée d’écrou. Le pari est risqué, c’est quitte ou double, c’est tout ou rien. C’est raté…

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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