Quand on veut tuer son chien…

    Au tribunal correctionnel d’Amiens, la collégiale du mardi se compose d’une audience à 9 heures et d’une autre à 14 heures. Normalement…
    Ce mardi 19 mars, quatre dossiers doivent être étudiés le matin et six l’après-midi. À 9 h 15 on prend la première affaire : un viol correctionnalisé (il aurait pu finir en cour d’assises mais a été reformaté pour aboutir au correctionnel). Sont accusés le père de la victime présumée et la mère, pour non-dénonciation de crime. Les faits, qui auraient eu lieu entre 2006 et 2013, sont contestés. Il ne faut pas avoir étudié le droit pendant dix ans pour comprendre que plusieurs heures seront nécessaires au rappel des faits, à l’audition des trois parties, aux réquisitions et à la plaidoirie. Bingo ! À 14 heures, l’avocate de la défense finit seulement de plaider. C’est le bazar. Certes, l’avocate a fait long et la juge est consciencieuse mais il y a manifestement un gros problème d’organisation. Comme si l’on voulait mettre treize œufs dans une boîte de douze. Pardon, treize œufs dans une boîte de six !
    À 15 h 11, le délibéré tombe : relaxe au bénéfice du doute. Le tribunal fait le tri parmi les neuf dossiers restant. On essaie de renvoyer au mois d’août ce qui peut l’être. Une victime de dégradations apprend ainsi qu’elle devra revenir pour la quatrième fois devant les juges pour espérer une hypothétique indemnisation. Me Messaouda Yahiaoui, qui sent qu’elle ne passera pas avant 19 heures (en fait, la journée se conclura à 22 h 45, seuls cinq des dix dossiers étant traités) ose : « J’ai du mal à comprendre l’audiencement. » La présidente est désolée : «Vous n’êtes pas la seule. Le tribunal fait ce qu’il peut avec les moyens qu’on lui donne ».
    Cette présidente, fraîchement nommée, a la réputation de prendre tout le temps nécessaire à l’examen de chaque dossier. C’est parfois rageant pour qui attend mais toute personne, qu’elle comparaisse un jour comme prévenue ou comme victime, serait bien contente d’être entendue par une telle juge. Elle devrait être l’honneur de sa profession ; à coups de rôles d’audience surdimensionnés, on apprendra bientôt, je le crains, qu’il y a un problème avec sa pratique… Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage.
    Évidemment, derrière cette journée calamiteuse, se profile le manque endémique de moyens alloués à la Justice. Comme il n’y a pas un rond, la hiérarchie en tirera comme conclusion qu’il faut encore multiplier les procédures alternatives, puisque ces satanés juges du siège sont incapables d’avaler les dossiers façon Pacman. On jugera entre deux portes, avec un contradictoire réduit à peau de chagrin, pourquoi pas par visioconférence à l’aide d’un logiciel informatique qui suggère une peine idoine. Les statistiques seront bonnes. La Chancellerie sera heureuse.
    Et on finira tôt le mardi…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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