Quatre sur mille

    Pour une fois, ce n’est pas une fake news. Le document émane de la direction générale du Trésor. Il détaille « ce que financent mille euros de dépense publique ». On y apprend par exemple que 268 euros vont aux retraites, 191 à l’assurance maladie, 96 à l’éducation et 37 pour le remboursement de la dette. Et puis, en petit, en tout petit, comme un parent pauvre relégué au bout de la table des noces, on aperçoit à grand peine l’aumône que le pays verse à sa justice.
    Quatre euros, quatre sur mille… Un peu moins et elle se retrouvait dans la colonne « autres dépenses », celle qui regroupe les sans-grades, les moins que rien. L’écrivain Louis Nucera disait que son grand regret, au terme d’une modeste carrière de cycliste amateur, était de ne jamais avoir figuré dans un classement publié par Nice Matin : «J’étais toujours dans les et cætera ». La justice en France, se classe dans les « et cætera »…
    Si, pour vous, la justice, c’est un procès où des guignols en robe noire affrontent des pantins en robe rouge sous le regard embrumé de journalistes trop payés, ce chiffre ne vous émouvra pas.
    La justice, c’est évidemment beaucoup d’autres choses : le règlement de tous les litiges, y compris le plus banal pour tout le monde et le plus important à vos yeux ; les services d’insertion et de probation, pour éviter la récidive, ce terrible constat d’échec de toute une société ; la gestion des prisons, dans l’espoir que la France ne figure plus, un jour, en dernière place des classements de la honte, quelque part à égalité avec un vulgaire Trucistan ; les juges qui protègent les enfants et les plus faibles (sous tutelle ou curatelle) ; ceux qui tranchent les divorces avec assez de sagesse pour que les enfants soient, là encore, mis à l’abri de la folie des adultes ; les commissions de surendettement ; et oui, quand même, les beaux procès pénaux.
    Quatre sur mille, ce n’est pas assez. Un exemple, un seul : régulièrement, on nous présente des délinquants d’habitude dont on lit le casier judiciaire : ça commence par une ou deux condamnation comme majeur puis, hop ! une deux mentions comme mineur. Pourquoi ? Parce que la justice des enfants est si lente, faute de moyens, que le temps qu’elle puisse le juger, le gamin devient un homme, auteur de délits après ses dix-huit ans. Vous ne croyez pas que pour le bien de la société, une réponse pénale en temps réel, à la première « bêtise », comme ils disent, pourrait parfois éviter que la liste d’infamie ne s’allongeât comme le nez de Pinocchio ?
    Sur mille euros, la France en consacre vingt-cinq à la sécurité. Bien. Mais à quoi servent-ils si l’État n’assure pas le service après-vente ? Or le SAV de la sécurité, c’est la justice. C’est elle qui donne sens à la répression, au maintien de l’ordre, au respect des lois.
    Quatre sur mille, en un mot comme en cent, c’est pas juste.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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