Qui ne fréquente pas le palais n’aura pas conscience du caractère historique de la grève qui atteint ce lundi son cinquante-septième jour. Les avocats exercent une profession libérale : moins ils travaillent, moins ils gagnent. C’est dire le sacrifice des plus modestes d’entre eux. Or, loin de l’image des outres à champagne se glissant difficilement dans leurs Porsche, leur révolte a démontré qu’un quart de la profession émarge à moins de 23 000 euros.

    Le libéral est individualiste, c’est dans ses gênes : or, depuis deux mois, des scènes assez folles de flash mobs, de jets de robes ou de Dalloz, de plaidoiries communes, font voler en éclats ce lieu-commun. Mieux : Parisiens et provinciaux, irréconciliables clans, sont devenus capables de parler d’une seule voix. Leur chef d’orchestre est Christiane Féral-Schuhl, présidente du conseil national des barreaux, glorieuse inconnue promue au rang de pasionaria depuis.
    Comment Macron et sa Garde des Sceaux Belloubet ont-ils réussi à se mettre à dos, en si peu de temps, une corporation qui, a priori, cochait toutes les cases de la start-up nation ?
    En proposant une mesure ressentie par des gens de justice comme… injuste : casser un système de retraite qui ne demandait rien à personne si ce n’est de continuer à reverser 100 millions d’excédent à la collectivité tous les ans.
    Au bout de huit semaines, les tribunaux sont plus qu’engorgés : victimes d’un acqua alta de dossiers renvoyés, ils en observent le niveau monter dangereusement, avec à peu près autant d’espoir de voir leur ministère écoper qu’un Vénitien en possède de trouver une éponge dans le bureau d’un politicien. Place Saint-Marc, place Vendôme, même combat !
    Les avocats ont certainement eu le tort de démarrer façon diesel, fin-décembre. Le temps qu’ils se mettent en rang, policiers, gendarmes et danseurs de l’opéra avaient déjà sauvé leurs régimes spéciaux. Le train était passé : les avocats resteraient à quai, avec – c’est cocasse – les cheminots. Et maintenant ? On voit mal le gouvernement se renier, quand bien même il exfiltrerait la Belloubet vers la Cour des Comptes (selon le principe épatant de l’incompétence récompensée par une promotion).
    À un moment, il faudra à nouveau plaider, accepter 300 euros hors taxe par 24 heures de garde à vue, payer deux fois plus de cotisations et se dire que si la robe est noire, c’est qu’elle porte le deuil de bien des illusions…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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