Se souvenir de Péronne

    tribunal peronne benne archives

    J’ai rencontré la justice à Péronne. Je m’en souviens comme les amoureux chérissent le premier banc sur lequel ils se sont bécotés. Péronne, c’était un tout petit palais de justice, avec un nombre de juges si restreint que des avocats devaient souvent compléter la composition en audience collégiale. Comme ils n’étaient que neuf inscrits au barreau, c’était cocasse de les voir plaider la défense à 10 heures et punir l’impétrant à 14 !

    Il était petit mais costaud, mon tribunal de Péronne. Seul, il avait mené à bien l’instruction et le procès, en 2001, de la plus grande escroquerie à la TVA jamais réalisée en France, celle du magnat des concessions automobiles, Alain Tutrice, enfant du pays parvenu à la tête d’un empire, certes de sable, mais d’un empire quand même : 42 entreprises, 600 salariés. J’entends encore le procureur Vicentini me glisser : « Bernard Tapie, à côté, c’est un enfant de chœur ». Seul aussi, il avait entamé la tentaculaire procédure autour de la mort d’Élodie Kulik, le 11 janvier 2002. Oui, il fonctionnait bien, ce tribunal. C’est certainement pourquoi la Garde des Sceaux Rachida Dati, qui y avait pourtant servi comme juge pendant un an, le raya de la carte en 2010…
    Je me souviens – bizuth que j’étais ! – d’avoir été épaté par cette plaidoirie d’un avocat qui, des sanglots dans la voix, décrivait son client « bâtissant sa maison de ses propres mains ». J’apprendrais vite qu’il ressortait cette image tous les quinze jours, « y compris quand le gars est locataire au troisième étage d’une HLM », m’informerait un de ses bienveillants confrères.
    Je me souviens qu’un autre avocat, un jour, s’était trompé de client. Ils étaient deux à répondre de vols et en plus s’accusaient mutuellement. Il plaidait, plaidait… contre lui-même, et son confrère avait beau tousser, faire les gros yeux, rien ne l’arrêterait sauf le fou rire de la salle.
    Je me souviens surtout de ces derniers mois surréalistes, dans un tribunal à son tour condamné, et de l’abnégation de ceux qui jusqu’au bout rendraient la justice dans une dignité à vous faire monter les sanglots. Passe encore pour les juges : depuis l’épatant président Lavigne, ils ne vivaient plus sur place, mais les greffières, à l’avenir si incertain, m’avaient épaté par leur conscience professionnelle.
    Je me souviens de la fête qui avait été organisée quand tout fut fini, les archives envoyées à Amiens, les lettres de mutation signées. On avait mis une nappe sur la table des juges, on avait transformé la barre des prévenus en comptoir ; des magistrats, qui avaient fait leurs premiers pas de juges ou de procureurs dans la ville de Mac-Orlan, étaient revenus des six coins de l’hexagone. Il y avait eu des rires et des larmes. On avait bu et même grillé une tige, en contravention avec la loi Evin du 10 janvier 1991. Qui nous poursuivrait ?
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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