29 janvier 2019, Me Hubert Delarue

    Le hasard a voulu que je réalise la dernière interview de Me Hubert Delarue – en tant qu’avocat, j’espère ! – le jour même où il cédait ses parts à ses associés. Il régnait dans son bureau cette atmosphère propre aux retraites en bon ordre, quand les dossiers s’apprêtent à rejoindre le grenier aux archives et les soucis à quelque terrasse auvergnate.

    Sur cette table qu’avaient déjà désertée les destins de ses clients, l’avocat gardait à portée de main, en guise de viatique, non pas un volume luxueux de la Pléiade, mais un méchant bouquin de poche. Les livres favoris sont comme les visages des beaux vieillards : ils portent sur leur épiderme toutes les traces de la passion, les rides des soucis comme des joies, les preuves qu’ils ont aimées et furent aimés.
    Ce livre, c’était L’Abolition, de Robert Badinter, dont le ténor amiénois me dressa un portrait inédit : non celui d’un avocat qui priva la guillotine d’une demi-douzaine de cous à trancher, pas davantage celui du Garde des Sceaux de François Mitterrand, qui fit voter au Parlement l’arrêt de mort d’une loi mortifère, mais celui d’un professeur en droit civil à l’université de Picardie qui, le 28 novembre 1972, descendit du train Paris-Amiens pour dispenser, blême et comme indifférent au monde, son cours hebdomadaire. Le matin même, à la prison de la Santé, il avait accompagné les dernières minutes de son client Roger Bontemps, vu son sang couler dans la cour, pentue à cet usage. Il avait vu la mort, stricto sensu. Hubert Delarue faisait remonter, avec le respect d’un galopin pour son pédagogue, sa vocation à ce moment précis, que Badinter retrace dans les premières lignes de son livre. Je voudrais être votre Delarue pour vous inciter à la lire !
    Dans L’Abolition, il y a tout : d’abord le long combat politique pour – contre l’avis de l’opinion publique – extirper la peine capitale du code pénal, mais aussi la dramaturgie de ces procès où un homme risquait sa tête, où son avocat plaidait avec sur la nuque le souffle d’un mort en sursis. Badinter retrace l’intimité de ces minutes où le plaideur va chercher au tréfonds du cœur du juré son attention, sa curiosité, sa raison, son empathie.
    Ce chemin sinueux prend parfois la direction de la Picardie. Il y a le cours à l’université d’Amiens, mais aussi le rappel que le dernier mineur condamné à mort en France le fut en 1975 à Beauvais (il sera gracié par le président Giscard en 1976) ; on croise également une figure locale, Max Lejeune, sénateur-maire d’Abbeville, qui ne s’illustra guère en défendant bec et ongles, à la haute assemblée, le châtiment suprême. Lui qui avait si bien su louvoyer pendant sa carrière ne sentit pas, à cette ultime occasion, tourner le souffle de l’histoire…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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