Tête à claques

    Difficile de trouver deux mondes aussi étrangers face à face. Nathan est natif d’Abbeville ; Denis vit à Cambron, à cinq kilomètres. Ils pourraient aussi bien être Zoulou et Eskimo…
    Nathan, 26 ans, comparaît pour des vols commis avec un mineur : des armes, des munitions, un ordinateur et un vélo, celui de Denis.
    Nathan arbore une coupe de cheveux audacieuse, sorte d’iroquoise blonde qui laisse échapper une houpette de poils d’un jaune pisseux, sur des yeux mi-clos qui trahissent la consommation régulière de stupéfiants : « Ouais, du shit et de la beuh, ça me détend ». Il est censé vivre à Lille chez son père, mais revient régulièrement en Picardie. Lui, il ne voyage pas en train, il « voyage en fraude, parce que j’aime pas payer les tickets » .
    Nathan ne travaille pas et ne le fera jamais : « Je peux plus », annonce-t-il fièrement, comme on claironnerait une réussite aux examens. Il touche donc 845 euros par mois d’allocation adulte handicapé. « Je n’ai même pas autant de retraite… » soupire Denis.
    L’enquêteur pénal a trouvé le jeune homme « impatient, agacé, expliquant en avoir marre de la prison ». Il faut dire que son casier compte déjà 22 mentions, qu’il justifie ainsi : « Je ferai des conneries tant que je n’aurai pas de logement et de situation stable. Ma tutelle, elle fait rien, faut encore que je cherche moi-même ». Là, le président Manhes craque un peu : « Mais vous vous rendez compte que vous touchez 845 euros à ne rien faire ? Alors vous avez tous les droits ? »
    On n’expliquera pas autrement les « fils de pute » et autre « enculé »dont Nathan a abreuvé les policiers d’Abbeville : « J’avais pas le droit de fumer, c’est pour ça que je me suis énervé » .
    En face, Denis pleure presque quand il parle de son vélo, « un beau vélo, à 600 euros. J’avais économisé pendant un an pour me l’acheter ». Un an… Cette génération-là ne connaissait pas l’intolérance à la frustration. Elle était capable de rêver d’un objet plutôt que de vouloir tout, tout de suite. « Mon vélo, il est à l’état de ferraille. Je l’ai ramené à Décathlon, ils n’arrivent même pas à faire un devis » , poursuit-il, comme on rendrait compte d’une visite chez un médecin.
    Nathan est maintenu en détention dans l’attente de son procès, le 28 mai. Les rachitiques impôts prélevés sur la maigre retraite de Denis serviront donc, entre autres, à payer les 106 euros journaliers de son incarcération, les 845 euros d’AAH qu’il continuera à percevoir et l’expert qui l’examinera. Pendant le délibéré, en guise d’excuse, Nathan avait lâché : « Il n’avait qu’à l’attacher, son vélo ! Et après, les gens ils se plaignent ! »
    Oh non, Nathan : ces gens-là, ils ne se plaignent pas. Ou alors en sourdine. C’est ta chance…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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