Un costume trop grand

    Les victimes, on en parle, évidemment… Elles ont un nom, un visage et une douleur quand elles sont encore vivantes ; il n’en reste parfois qu’un cliché fourni par la famille ou les réseaux sociaux lorsqu’elles sont mortes. En cas d’issue fatale, ne reste devant la cour d’assises que le petit troupeau de leurs proches, qui piaffera pendant presque tout le procès parce qu’au centre des débats se trouve celui qu’il honnit : l’accusé, la cause de tout leur dol, pour reprendre le très approprié terme judiciaire. Vers la fin de l’audience, généralement, on accorde quelques minutes à la femme, au frère ou à la mère. Certains déclinent, trop émus ou apeurés par le decorum de la cour, préférant s’en remettre à leur avocat, celui des parties civiles, ainsi nommées parce que pour la justice, la douleur ne peut s’évaluer qu’en espèces sonnantes et trébuchantes.
    « Moi, l’argent, j’en ai rien à foutre », tranche Alexandre, croisé il y a quinze jours devant les assises de l’Oise. Le 12 avril 2016, à Compiègne, il a perdu Sébastien, 29 ans, son frère jumeau. « On m’a enlevé ma moitié », résume-t-il à quelques mètres de Yann, l’homme qui reconnaît avoir tué « accidentellement » Sébastien mais nie, malgré de nombreux éléments à charge, la préméditation. La confrontation est d’autant plus violente que Yann était un ami de la famille : « Il sortira, je le sais. Je vais lui faire payer, ça c’est sûr. C’est un déchet. Vous pouvez le juger mais vous ne pouvez pas me comprendre… »
    Après trois jours d’audience, Yann est reconnu coupable d’assassinat, le crime le plus grave du code pénal, mais condamné à seulement 20 ans de réclusion. Comme c’est un détenu modèle et qu’il a déjà purgé trois ans en détention provisoire, il peut espérer recouvrer la liberté avant fin 2026. C’est insupportable pour Alexandre, qui nous a écrit : « Je trouve la peine inacceptable pour ce qu’il a commis, vu ses antécédents et son profil inquiétant établi par les experts. Comment la justice peut-elle condamner de tels actes avec une si petite peine et le risque majeur qu’il recommence un jour ? »
    Cette douleur, que la plupart du temps l’on suppose, on l’a touchée du doigt au palais de justice de Beauvais quand Alexandre a raconté, d’une voix blanche : « Après l’autopsie, on m’a rendu mon frère à poil dans une bâche. Excusez l’expression mais c’est la vérité. On a demandé au juge d’instruction de rentrer chez Séb, même avec un policier, juste pour prendre des vêtements. Il a refusé. Mince, on n’est pas des clébards… Il a fallu que j’aille chez Devienne à Compiègne essayer un costume en sachant que mon frère serait enterré dedans. Et puis on l’a fait retoucher, parce que mon frère, il était moins gros que moi ».
    Les victimes, on en parle, évidemment… Et parfois on les rencontre.
    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    2
    GrrrrGrrrr
    1
    J'ADOREJ'ADORE
    1
    HahaHaha
    1
    WOUAHWOUAH
    1
    TRISTETRISTE
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    SUPER !SUPER !
    Merci !
    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Comment se procurer le recueil de chroniques Coups de Barre ?

    En cent textes, Coups de barre propose de découvrir l’envers du décor judiciaire : moments ...

    Prière de patienter

    Emmanuelle, 45 ans, arrive tremblante à la barre du tribunal correctionnel d’Amiens, afin de ...

    Procès de Fouad El Messaoudi pour tentative de meurtre

    26 mai 2018 Article de G Lecardonnel Le mensonge a fini par un bain ...

    Un évadé fiscal

    La tête dans le sable, il a refusé d’affronter les problèmes mais quand il ...

    « Vous croyez que c’est invivable ? »

    Il paraît que ça va beaucoup mieux à Amiens Nord. Vaste blague pour qui ...