Un mot lourd de sens

    Sébastien, 45 ans, oscille entre le RSA et son activité d’éleveur canin en auto-entreprise. Sa femme, auxiliaire de vie en arrêt maladie, ne risque pas d’enjoliver le tableau financier. Ils vivent dans la campagne, à l’ouest de la Somme.
    Le 6 avril dernier, ils décident de s’offrir un petit plaisir : un dîner dans la capitale, comprendre celle du Ponthieu, Abbeville. Au retour, vers 23 heures, ils tombent sur un contrôle de police. Madame est au volant. Les policiers notent que le contrôle technique n’est pas à jour et décident de dresser contravention. Pour Sébastien, c’est une forme d’injustice : « La Laguna, elle est en état. C’est juste qu’on devait passer la contre-visite parce que le voyant de pneu reste allumé, et pour la pollution. Mais on n’a que 900 euros par mois, on n’a pas les moyens ».
    Les policiers ne sont pas des mauvais bougres. Une fois, deux fois, Sébastien vient à la charge et ils restent de marbre. La troisième est de trop : ils l’interpellent et notent scrupuleusement ses propos : « Pourquoi vous emmerdez les gens qui n’ont pas de moyens ? Si vous voulez vous faire casser la gueule, fallait aller à Rouen cet après-midi (référence aux Gilets Jaunes). Les campagnards blancs sont pas des défouloirs. Pourquoi vous allez pas emmerder les bougnoules dans les cités ? »
    Cette troisième phrase est le nœud de l’accusation. « Injure raciste » estime le procureur en requérant trois mois ferme. « Pas si vite, rétorque Me Crépin. Moralement, c’est blâmable, mais est-ce juridiquement répréhensible ? La loi parle d’injures en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion. Mais bougnoule, ce n’est pas une ethnie. Surtout, il a proféré ces propos dans la nuit, seul face à deux policiers. S’il avait crié la même chose face à une mosquée ou à la gare Saint-Charles de Marseille, c’est sûr, ce ne serait pas la même chose…»
    Sébastien se défend plus maladroitement : « Moi, j’ai dit ça comme j’aurais dit racaille. J’aurais dû, d’ailleurs. Je parlais plutôt de ceux qui se cachent derrière leurs capuches dans les cités. Je parlais de la vie en général… » Il est relaxé des injures racistes et écope d’un petit sursis pour le reste.
    Tant mieux pour lui.
    Du coup, on en a profité pour chercher l’origine d’un mot que tous les dictionnaires décrivent comme insultant. La plus communément admise serait « aboul gnoule » (aboule la gnôle), une exhortation des soldats d’Afrique du Nord à leurs frères d’arme hexagonaux avant de partir servir de chair à canon sur les fronts de la Somme ou de la Marne, il y a cent ans. Histoire de défendre les campagnards blancs…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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