Une auto-condamnation

    L’avocat essaie de se la jouer poker face mais ses yeux tournés un instant vers le ciel et sa tête dodelinant d’un demi-millimètre l’ont trahi. Thierry, « son » Thierry, est un mauvais client.
    Les faits reprochés, en cette audience de comparution immédiate, ne sont pas en cause, même s’ils n’ont rien de glorieux. Thierry, 51 ans, est accusé d’avoir frappé sa femme Régine à plusieurs reprises. Elle est venue porter plainte le 16 février parce qu’il l’avait attrapée à la gorge, tirée par les cheveux et lui avait tordu le bras. Tant qu’elle était au commissariat, elle a relaté que lors du nouvel an 2018-2019, il lui avait fracturé la clavicule, sans parler de quelques autres scènes de violence en 2015 et 2016.
    Thierry était parvenu à sortir libre de sa garde à vue, malgré neuf mentions au casier judiciaire. Il avait néanmoins interdiction de contacter la supposée victime. Mais Thierry voulait reprendre possession du logement de Longueau en compagnie de sa nouvelle copine (à qui on souhaite bien du courage). Il a donc laissé ces messages romantiques à Régine : « J’te jure, tu vas manger. Fais ta pute… Fais ta maligne… Tu vas voir comme j’m’appelle… » Première erreur : il est parti illico presto en détention provisoire.
    Deuxième erreur : à la barre, Thierry ne se souvient de rien, sinon qu’il avait bu à chaque fois qu’il a cogné. Alors, « si elle le dit, ça doit être vrai. Mais pour moi, c’est le trou noir. J’avais descendu une bouteille de grenache… Mais j’aimerais bien me souvenir, parce que là, ça prête à confusion, elle peut dire ce qu’elle veut. »
    Troisième erreur : à chaque fois qu’il l’ouvre, il s’enfonce. À ce niveau, c’en est même touchant. Les insultes continuelles ? « Quand vous faites douze heures par jour dans les travaux publics et que quand vous rentrez, rien n’est prêt parce qu’elle joue sur l’ordinateur, c’est un peu chaud » . Les menaces ? « Mes mots ont dépassé ma pensée. C’était plus pour la mettre dehors. » Les violences ? « Si mettre une petite claque, c’est des violences… Après, ça peut être une claque amicale, aussi ? »
    Sur le papier, Thierry aurait pu éviter la détention, grâce à son emploi régulier. En pratique, il s’est auto-condamné. Les juges ne font que l’entériner : quatorze mois dont huit ferme et mandat de dépôt.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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