Une bête blessée

    Tous les chasseurs vous le diront : méfiez-vous d’un animal blessé ; il a des réactions totalement imprévisibles, incompréhensibles pour tout dire, se mettant davantage en danger que celui qui le traque, fonçant dans les culs-de-sac plutôt que de chercher l’échappatoire.
    C’est peu dire que Claudine a été blessée, le 2 avril 2018. « Ma vie s’est arrêtée ce jour-là », confie-t-elle à la barre du tribunal correctionnel, où elle comparaît pour harcèlement, violence et vol. C’est une femme de 59 ans, dignement parée. Elle a longtemps exercé des responsabilités associatives. Sur le banc des victimes ont pris place son ex-mari et sa nouvelle conquête. Il est médecin, bien connu dans la petite ville du Santerre où il exerce depuis des décennies. Il a même tâté de la politique. Des notables. Des gens habituellement sans histoire, sinon édifiantes.
    Le 2 avril, « il m’a amené le café au lit, comme d’habitude. Puis il est allé chercher le petit-déjeuner, qu’il m’a déposé, comme d’habitude aussi. Le midi, on a déjeuné ensemble. Et il n’est jamais revenu », se souvient-elle.
    Certes, il y avait déjà eu des coups de canifs au contrat. En 34 ans de vie commune, « il faut bien que les corps exultent », comme disait le grand. Déjà, même, il avait fauté avec la même Jézabel qu’en 2018 mais toujours, il était revenu et Claudine avait fermé les yeux. Pas cette fois ; alors elle fait n’importe quoi, attente à sa vie, inonde son mari de textos, de mails, des fois insultants, d’autres fois amoureux, à l’occasion menaçants. Comme souvent dans les séparations, car le cœur ne fera plus machine arrière, la moitié blessée se concentre sur ce qui reste : la maison, la voiture, le compte en banque ; on s’écharpe sur le partage des cendres puisque le feu s’est éteint. Elle ouvre une page Facebook, un brin « new age », où le couple nouvellement formé croit voir dans chaque post une allusion à la situation qui fait tant jaser en ville.
    Un jour, Claudine se pointe au cabinet médical de son mari. « Pour avoir une explication », dit-elle. Qu’il est étrange d’entendre ces mots – l’excuse banale de tous les bagarreurs imbibés de rosé qui passent en comparution immédiate – dans la bouche de cette si bourgeoise justiciable. Ils s’empoignent et elle finit par lui tordre le pouce.
    « J’avais mal et je voulais qu’il reconnaisse ma douleur », se souvient-elle, deux ans plus tard. En attendant, c’est lui qui présente un certificat médical établi sans peine par un confrère. Il porte plainte. Le siphon de leurs rancœurs se répand devant trois juges, un greffier et un procureur. Ça en devient gênant.
    Les juges relaxent en grande partie Claudine et, pour le reste, la condamnent symboliquement à 2500 euros d’amende avec sursis.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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