Une trace dans le ciment

    Lorsque la mère de Jean-Bernard est morte, ses derniers mots furent pour lui recommander de bien s’occuper de son petit frère. En 2018, Jean-Bernard avait 61 ans et Jean-Noël 55. Cesse-t-on jamais d’être le petit frère ? D’autant que ces deux-là étaient restés vieux garçons et n’avaient jamais quitté la ferme d’Allery où leurs parents avaient posé leurs valises en 1964. La ferme, dans le Vimeu vert, c’est tout sauf une corne d’abondance. Les frangins survivaient d’un RSA et des maigres revenus apportés par quelques arpents et un petit troupeau de vaches.
    « C’était mon frère. On travaillait tous les jours ensemble. Il faut une bonne entente. Depuis le 12 décembre 1962, on n’avait jamais été séparés, à part pendant mon armée et quand il était parti en pension. Moi, c’était plutôt les bêtes et lui, plutôt les champs », se souvient Jean-Bernard, un homme un peu perdu, qui a mis ses habits du dimanche pour passer deux jours devant la cour d’assises de la Somme et faire face au meurtrier de Jean-Noël.
    Le 13 février 2018, il faut monter un mur en parpaings dans une étable. « Nono » s’y emploie pendant que Jean-Bernard répartit de la paille dans les hangars. Il est un peu agacé par la présence de Loïc, le copain un peu attardé de la voisine, qui à 20 ans « se lève à des 11 heures » et ne trouve rien de mieux à faire que d’errer dans la ferme, en compagnie de Jean-Noël. Nono, c’est le plus sociable des deux, il rend des services dans tout le village, conduit la voisine à droite et à gauche, fait partie du comité des fêtes.
    « J’ai dû être absent sept minutes » : Jean-Bernard a tellement ressassé la scène qu’il pourrait vous décrire chacune des 420 secondes qui la composent. Pour autant, il ne saura jamais pourquoi Loïc (condamné à 15 ans ce 11 février) a fracassé le crâne de Nono de six ou sept coups de marteau. « Je suis arrivé, je l’ai vu allongé sur le ventre dans la tranchée, du sang partout », revit Jean-Bernard à la barre des victimes. « J’ai essayé de le relever mais je n’ai pas pu, je n’ai pas pu… Il avait préparé son rang d’agglos. Quand on l’a sorti de là, il y avait l’empreinte de ses coudes dans le ciment. »
    Elle y est toujours, certainement, seul souvenir, avec une tombe au cimetière, du passage sur cette terre de Nono. Pour celui qui reste, « c’est la solitude, continuer tout seul, ne plus pouvoir faire ce qu’on avait imaginé, restaurer la ferme pour la revendre et plus tard pouvoir acheter une petite maison ». Et cette terrible culpabilité : pendant sept minutes, ne pas avoir veillé sur son petit frère.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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