Patrice Descamps : “J’ai entendu qu’il y a trop de Noirs”


    «Trop de Noirs, trop de beurs», etc. Le directeur du centre de formation de l’Amiens SC reconnaît qu’il a déjà entendu de tels propos et il réagit aux révélations des Football Leaks sur une affaire de fichage ethnique au sein d’une cellule de recrutement du PSG.

    Patrice Descamps, comment réagissez-vous à la présence de critères ethniques – «Français», «Maghrébin», «Antillais», «Africain» – sur des fiches de recrutement au sein du PSG entre 2013 et 2018 ?
    On ne peut pas classifier un joueur par rapport à sa couleur, sa religion, son pays d’origine. Ce n’est pas concevable. Maintenant, le football, c’est aussi le reflet de la société. Un creuset où se mélangent le meilleur et le pire. Dans le football, le meilleur, c’était la Coupe du monde il y a quelques mois et le pire, c’est d’apprendre qu’il y a ce genre de pratique, même si je ne pense pas qu’on puisse mettre en doute la moralité de la personne qui fait ça. Ce sont des dérives, mais on ne va pas se mentir, on entend ces réflexions. J’ai entendu qu’il y a trop de Noirs au centre de formation ou qu’il faut recruter plus équilibré. Ce sont des paroles tenues par des personnes du foot, mais là, un stade a été dépassé, parce que cela a été organisé de manière formelle.
    Avez-vous entendu à l’Amiens SC ce genre de réflexion venant de la part de personnes qui pensent qu’il y a trop de noirs ?
    J’ai pu entendre dans le milieu du football qu’il fallait faire attention. Qu’il pouvait y avoir trop de Noirs ou de Beurs dans les équipes, qu’il fallait équilibrer, et de tels propos me choquent. En natation, il n’y a que des Blancs et personne ne dit qu’il faut recruter des Noirs pour équilibrer les choses. Le sport est ainsi fait, mais dans l’histoire du foot, la France a été très tôt très cosmopolite. Cela fait bizarre que notre sport soit autant touché par ces faits de société.
    «Le foot n’est que le reflet de la société, de la cité et de la ville. Cela fait peur pour nos enfants, pour le vivre ensemble.»
    Connaissez-vous Marc Westerloppe ?
    Je ne le connais pas intimement mais dans un cadre professionnel. Je reste bouche bée. C’est quand même un ponte du recrutement au niveau national. Il a fait ses preuves. Il n’a jamais fait parler de lui et c’est quelqu’un de discret. Quelque part, c’est la dérive de manière formelle de tout ce qui se dit dans le milieu du foot, parce que tout ça, c’est latent dans le foot. Et là, on a franchi une étape supplémentaire et ça fait peur.
    Ce genre de classification existe-t-il dans les clubs ?
    Cela existe mais il n’y a pas d’écrits. Ce sont des mots que j’ai entendus. En tout cas, nous à Amiens, on n’est vraiment pas dans cette optique et tant que je serai en poste, je lutterai de façon véhémente contre ce genre de pratique et contre toute personne qui pourrait orienter le recrutement sur la couleur de peau.
    Alors, sur quels critères basez-vous votre recrutement ?
    Avant tout sur l’intelligence de jeu, l’aspect purement foot et bien entendu sur les attitudes. Nous, on a fait monter cinq jeunes chez les professionnels: il y a trois Noirs et deux métisses, nés en France. Ils ont été à l’école française et certains d’entre eux sont de purs Amiénois. Aujourd’hui, le métissage, c’est une partie de l’avenir de l’humanité.
    Personnellement, avez-vous déjà entendu des entraîneurs dire qu’il y a trop de Noirs ou de Beurs dans un vestiaire ?
    Je l’ai déjà entendu et cela se dit dans le monde professionnel et amateur. Cela se dit dans les couloirs du monde du foot et là, cela fait le buzz, parce que c’est le ParisSG, dans un contexte où il y a plein de révélations sur le foot. Mais est-ce que ce sont vraiment des révélations ?
    Justement, est-ce que ce sont vraiment des révélations ?
    Non, puisque les gens du foot savent très bien tout ça. Sauf que là, c’est mis au grand jour. À nous, acteurs du monde du foot, de lutter contre ça. Tout le monde tape sur Westerloppe aujourd’hui, mais il avait bien des collaborateurs, des associés. Il ne gérait pas tout seul sa cellule de recrutement.


    Comment fonctionne la vôtre ?
    John Williams dirige la cellule de recrutement et Loïc Lavillette est le coordinateur au niveau du centre de formation. On fait un recrutement rationnel qui laisse moins de part à l’aléatoire. On supervise le joueur plusieurs fois avant qu’il ne fasse un essai. Il y a aussi le recrutement irrationnel et on peut nous appeler pour aller voir un joueur. On a trois observateurs sur le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie et l’Île-de-France. Puis, on a des observateurs généraux qui font des observations croisées. Ensuite, une fois que c’est validé, les joueurs font un essai pendant plusieurs jours. Au niveau des critères, on a des fiches sur le jeu par rapport au poste, etc. Mais en aucune manière, on me dit c’est un Blanc, un roux, un Black, etc. On me parle de ses déplacements dans le jeu, de ses attitudes sur le terrain, etc. Je n’accepterai jamais qu’on dise: «fais attention, c’est encore un Noir qu’on va recruter.» C’est à nous de savoir ce qu’on veut faire. On est dans une période où le foot n’est que le reflet de la société, de la cité et de la ville. Cela fait peur pour nos enfants, pour le vivre ensemble. On sent une réelle crispation quotidienne. Elle est perceptible. Elle est dangereuse, mais à nous de nous réveiller.

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    • Journaliste sportif pour le Courrier picard. De l’Amiens SC, du foot, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout... « Le vestiaire » vous ouvre ses portes et ce blog est destiné à toutes celles et tous ceux qui aiment le foot, le sport mais pas que… Après avoir connu  des descentes, des montées et 17 entraîneurs avec l’ASC, il était temps de raconter quelques souvenirs et de vous faire partager  ma première saison en Ligue 1. Autrement, différemment en portant aussi un regard sur les autres sports.

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