Quand Albin se souvient ou le retour à la Maison

    Nous étions dans la salle du bar de la Maison de la culture d’Amiens (MCA), bien installés sur les confortables fauteuils en cuir. Le magnétophone tournait. Les questions allaient bon train. Albin de la Simone y répondait avec calme, gentillesse, bienveillance, à l’image de sa personnalité. Parfois, il s’enflammait, dans le bon sens du terme, sous le coup d’un souvenir, d’une émotion. Ses yeux de jais s’animaient, comme des nuits piquetées d’éclats de lumière. Ces petits vaisseaux eussent pu revenir de la nuit des temps. Non. Juste les souvenirs d’un quadragénaire, ému de se retrouver en ce lieu de culture qui avait tant compté pour lui. Il y a d’abord l’ombre d’un père défunt et regretté, Christian de la Simone, agitateur culturel, fou de musiques et de jazz, clarinettiste impétueux, qui nous a quittés il y a quelques années. Christian, au cours des seventies, fut gérant du restaurant de la Maison de la culture. Albin se retourne, désigne l’actuel bar d’un geste à la fois doux et subreptice comme s’il eût balayé le clavier de son piano à la fin d’un boogie fougueux de Fats Domino. Il regarde. Léger silence. Il se souvient de l’odeur de l’entrecôte grillée «qu’on mangeait avec des frites». Il se souvient de tout, des tables, des chaises. Ces chaises en paille peintes de couleurs vives et différentes, jaunes, rouges, vertes. Des teintes qui eussent pu faire penser au psychédélisme, aux longs développements musicaux du Grateful Dead, aux solos lancinants de Jorma Kaukaunen, l’atlier guitariste de Jefferson Airplane, puis de Hot Tuna, ou à l’intriguante adapation cinématographique du Grand Meaulnes par l’inoubliable et pourtant oublié Jean-Gabriel Albicocco, mort dans la misère près de Rio de Janeiro. L’époque, hallucinée, était illuminée par un artiste qui n’ergotait pas sur l’emploi des couleurs : Lucy in the Sky with Diamonds. Il se souvient aussi du similicuir qui recouvrait certaines portes du lieu. C’est amusant de découvrir ce que peuvent absorber les pupilles-buvards et l’âme-éponge d’un enfant. Il se souvient de l’année 1994 quand, pour éviter le service militaire, il servit comme objecteur de conscience chez Label bleu, la si jazzy marque dont le siège se trouvait à la MCA. «Et ce soir, je vais chanter dans le grand théâtre. C’est vachement émouvant!»Et quand je lui demande ce que ça lui a fait d’avoir été élevé au grade de Chevalier des arts et lettres, il répond tout de go : «J’ai tout de suite pensé à mon père.» Je le regardais et pensais que c’était fou l’empreinte que pouvait laisser un père (qu’il fût agitateur culturel connu ou cheminot ternois anonyme) sur son fils. Elle est belle cette empreinte, douce et marquante comme des pas dans la neige. On voudrait geler le temps pour que jamais ces pas, ces grands pas du papa, suivis des petits pas du petit, jamais ne s’effacent.

    Dimanche 11 février 2018.

    Albin de la Simone à la Maison de la culture d’Amiens.
    Albin de la Simone au cours de l’interview.
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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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