Une balade hors saison d’un Français définitif

         

    J’arrivais à Houlgate dans le courant de l’après-midi. La lumière hiémale s’éteignait.

    La solitude me va mal au teint. Sous mes dehors aristocratiques et détachés du monde, je suis un garçon qui aime partager. Ainsi, confession lectrice de mon cœur, il m’en coûtait de partir seul pour ces deux conférences que j’étais invité à donner dans deux coins hautement touristiques de ma chère France: Auberville, en Normandie, et Serbonnes, dans le Nord de la Bourgogne. La marquise était occupée par son travail; Lys devait honorer des rendez-vous pris de longue date. Je tentais de débaucher – en tout bien tout honneur – la très jolie brune qu’est Cathie; à cause d’une raison familiale, elle ne pouvait m’accompagner. Je pris donc la route, non pas à bord de mon carrosse 206 Peugeot tiré par cinq chevaux élégants et fiscaux, mais au volant d’une Opel Corsa flambant neuve, aimablement prêtée par mon garagiste préféré, Arnaud, grand lecteur et ami fidèle de ma production littéraire. Malgré le froid vif, une belle lumière caressait le bocage. Que dire d’autre que ce truisme? La France m’émeut au plus profond. Je me sens souvent dans la peau d’un Joachim du Bellay, ou d’un Kléber Haedens, ou d’un Jacques Perret. Même si elle est défigurée, abusée, violentée par un ultralibéralisme navrant, une espèce de modernité bête et laide comme les pieds d’un faune, et par une mondialisation pleine de morgue. Le capitalisme est une horreur. Répétons-le, en France et en Europe, les riches n’ont jamais été aussi riches; les pauvres aussi pauvres. Et pendant ce temps-là, ils osent s’en prendre au statut des cheminots et ce par ordonnances. Mon pauvre père et mon grand-père, cheminots devant l’Éternel du Rail, doivent se retourner dans leurs tombes. Je traînais donc mes pensées marxistes parmi la campagne normande, seul par obligation et regrettant de ne pouvoir partager mon bonheur – mon extase?- de contempler notre si belle France avec une femme complice. J’arrivai à Houlgate dans le courant de l’après-midi. La lumière hiémale, doucement, commençait à s’éteindre. Une faim me tenaillait l’estomac. Je rentrai dans Le Royalty, rue des Bains, commandai une crêpe marron et un verre d’eau, et me mis à contempler la station hors saison. J’avais l’impression de me trouver dans un roman de Modiano. Villa triste, par exemple. Quelques passants emmitouflés. Les volets baissés d’un grand hôtel fermé. Cette mer, au loin, d’un bleu Klein. Le lendemain, je filais à Serbonnes, dans le Nord de la Bourgogne. Le froid était plus vif encore. Il neigea au cours de la nuit. Je regardais les flocons qui s’éteignaient sur l’eau de l’Yonne. Et repensais, tout ému, à la vieille, lorsque je m’étais arrêté, stupéfait devant la beauté ancestrale et féminine de la petite église du XIIIe, de Courlon-sur-Yonne, village situé à quelques encablures de Serbonnes. J’eusse voulu fêter cette bouffée d’émotions avec d’un verre de chablis. Je me disais que je n’étais rien d’autre qu’un Français définitif.

    Dimanche 4 mars 2018.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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