Ces politiques qui ont tué son père

    Édouard Louis balance leurs noms. De la vraie droite et de la fausse gauche. C’est jouissif.

    Loin est le temps où le

    Eddy Bellegueule, dit Edouard Louis, écrivain. 2014.

    très jeune et très révolté Eddy Bellegueule suivait, sagement (sagement?) des ateliers d’écriture à la Maison de Jules Verne, rue Charles-Dubois, à Amiens. Loin est le temps où il courait doucement après les filles, de jeunes et belles étudiantes amiénoises, en compagnie de quelques copains révoltés, comme lui, et d’extrême gauche. Les années ont passé. Il a quitté Hallencourt, son village entre Abbeville et Amiens. Eddy a rencontré Didier Eribon, Paris et ses nuits mouvementées. Il est devenu Édouard Louis, a commis un essai sur Pierre Bourdieu (pourquoi pas?), l’un des romans les plus importants de l’année 2014 (En finir avec Eddy Bellegueule), un autre dont il aurait pu se passer deux ans plus tard (Histoire de la violence), et aujourd’hui, enfin, un livre capital: Qui a tué mon père. Entre-temps, encore et toujours, il s’est mis à détester le Courrier picard à qui il reprochait d’avoir fait son travail d’informateur. Personne n’est parfait.

    Capital. Façon Marx.

    Que dire d’autre même si c’est bête et pataud? Qui a tué mon père est un grand livre. Essentiel. Capital (façon Karl Marx). Provocateur. Provoquant. Dénonciateur. Émouvant. Remarquablement construit. Balaise. Qui fait monter les larmes aux yeux et fait serrer les poings dans les poches de son petit jean slim de sous-marque acheté chez H&M. C’est pour toutes ces (bonnes) raisons qu’Édouard Louis vient d’écrire un grand livre. D’autres l’ont fait avant lui. Pour écrire un bon livre, il suffit d’être sincère, de ne rien calculer, de balancer tout sur la table, de gueuler dans le vent plus que de souffler dans le vent (souffler, c’est bon pour les filles ou pour Bob Dylan, «Blowin’ in the wind»). Et de savoir écrire sans affèterie, sans faire littéraire, sans jouer au poète. Les plus grands l’ont compris avant lui: Michel Houellebecq, Louis-Ferdinand Céline, Léon Bloy, Roger Vailland, Jules Renard, Paul Nizan.

    D’abord, premier coup de génie: il zappe le point d’interrogation à Qui a tué mon père. Donc, on comprend qu’il ne doute pas; il sait. Deuxième coup de génie: il ose se contredire; après l’avoir presque détesté ou, en tout cas, conspué dans son premier opus, il envoie une lettre d’amour à son sous-prolétaire de père, ou, en tout cas, tente de le comprendre. En ce sens, il fait vraiment œuvre de gauche, et pas de gauchisme de salon; il fait œuvre de marxisme, de communisme brut, de communisme comme on l’a pratiqué il y a longtemps ou comme on devrait toujours le pratiquer dans les bas faubourgs d’Hallencourt quand on appartient au lumpenprolétariat. Que nous fait-il ici, l’Édouard Louis? Il se souvient de sa condition de pauvre; il se souvient de son père (avec qui il s’est réconcilié après avoir écrit son premier livre), de ses souffrances, de ses pudeurs, de ses difficultés de laisser couler la part de féminité qui suinte en chacun de tous les mecs comme on laisse couler des larmes. Le portrait qu’il nous donne de son père est justement beau à pleurer.

    Les possédants

    Pas un mot de trop: tout est juste et sonne comme une chanson des Stones, époque Brian Jones («She said yeah»; «Street Fighting Man»). Qualifiée de puérile par certains critiques qui souvent, sont nés du bon côté (bon côté?), chez les possédants, la dernière partie du livre est tout simplement jouissive. Du grand art. Il balance les noms de femmes et hommes politiques, ultralibéraux, issus de la vraie droite puante en costard cravate loden (ah! le Tyrol!)et de la fausse gauche infâme et sournoise, tous ces êtres indéfendables qui, au final, ont tué son père, lui ont broyé le dos, pourrit les intestins, conduit à l’insuffisance respiratoire. Oui, qu’il est bon de voir écrit noir sur blanc ces noms de possédants, de hérauts de ce capitalisme dégueulasse: parmi eux, Sarkozy, Hirsch, Hollande, Valls, El Khomri, Macron. Macron, notre providentiel président des riches. Pour tout ça, Eddy-Edouard, on te pardonnera de ne pas aimer le Courrier picard. PHILIPPE LACOCHE

    Qui a tué mon père, Edouard Louis ; Seuil ; 87 p. ; 12 €.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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