Confiné au jardin : le Ciel est pavé d’humides intentions

    L’arrosoir regarde d’abord le ciel gorgé de pluie, puis baisse la tête, dépité. “Sous peu, je vais me retrouver au chômage”, se dit-il. (Photo : Philippe Lacoche.)

    Quand il n’observe pas son voisin Tio Guy – Duchamp picard – en train d’exposer un radiateur sur la pelouse ou de tondre cette dernière avec, vissé sur la tête, son casque de motard, ou les animaux, les bestioles (souvenez-vous, lectrices, lecteurs, des pérégrinations de l’escargote Babette et de sa famille, contées ici même), le monde vivant et minuscule, le jardinier confiné contemple les choses, les objets, les outils. Il y a quelques jours, le temps devenait menaçant. Les actualités de la radio du service public (les seules sur lesquelles on peut encore compter) avaient annoncé qu’il allait pleuvoir; on pouvait leur faire confiance. De nature méfiante et tel un saint Thomas du faubourg de Hem, il s’avance vers la fenêtre de la véranda qui donne sur la terrasse. Là, que ne voit-il pas? Incroyable: l’arrosoir vert Wehrmacht qui pivote sur lui-même et tourne sa tête brune de vieil Auvergnat buriné vers la pelouse de son voisin Tio Guy.

    Rendons Grass au Tambour

    Plutôt non: soyons précis. Ledit arrosoir a d’abord regardé le ciel, puis a baissé sa caboche encore humide vers les tomettes, l’air dégoûté, puis a posé son regard déprimé vers l’immense propriété de son voisin. (Dans le quartier, on dit: «La pampa de Tio Guy!».) Le confiné, pas si con et plus fin qu’il en a l’air, s’est mis à raisonner tel un roman de Günter Grass: «S’il fait la gueule, le verdâtre, c’est qu’il s’est rendu compte qu’aujourd’hui, il serait inutile. Qui pourrait faire concurrence au ciel?» Puis, se reprenant, il sort une majuscule de sa musette et…: «Qui pourrait faire concurrence au Ciel?» Imprévisible, le confiné est parfois accessible à une manière de mysticisme, pour ne pas dire de transcendance. Il regarde encore. Ce beau ciel d’avril lesté de nuages d’étain qui ne demandent qu’à crever et de mettre au chômage tous les arrosoirs d’Amiens. On pourrait y voir là une métaphore du capitalisme sauvage ou de la mondialisation. Paf: un connard, président d’un conseil d’administration, appuie sur un bouton et flanque au repos forcé des centaines, voire des milliers de salariés. «Mais non», se reprend encore le confiné. «C’est l‘Enfer qui est pavé de mauvaises intentions (N.D.A.: n’en déplaise à Jean-Paul Sartre);pas le Ciel. Dans le Ciel, il n’y a que Dieu.» Peut-être bien mais, en tout cas, cet après-midi-là, il a plu dru. Et l’arrosoir vert Wehrmacht s’est mis à pleurer sur les tomettes, larmes dérisoires à l’aune des averses du ciel. PHILIPPE LACOCHE

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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