Confiné au jardin : le confinement d’un assassin

     

    Le saule marsault, dit le Grand benêt. Photo : Philippe Lacoche.

    Le confinement, pour lui, se révèle une terrible épreuve. Lui, c’est le jardinier confiné. Jusqu’à présent, le travail et ses multiples déplacements l’éloignaient du miroir que, au cours de quelque cérémonie discrète, on vous tend quand vous vous retournez et qu’on vous fait savoir son un ton péremptoire et d’une voix sépulcrale: «Ton ennemi n’est pas devant toi; il est derrière toi.» Ton meilleur ennemi, c’est toi-même. Jean-Paul Sartre peut aller se rhabiller: non, l’enfer ce n’est pas les autres. (En ce moment, lecteur attentif et plein d’à-propos, tu pourrais répondre que l’enfer, c’est le coronavirus; personne pourrait te donner tort.)

    L’homme à la tronçonneuse

    Éloignons-nous du pape de l’Existentialisme et revenons à notre jardinier confiné. Inactif comme un demandeur d’emploi à la retraite, le voici, tous les jours que fait Dieu (ou Marx) confronté à sa conscience. À ses remords. Aujourd’hui, jour de pluie, c’est encore pire. Il entend la drache claquer sur le toit de sa maison; habituellement, cela lui procure l’exquise sensation d’un bien-être cocooninien; l’impression que rien ne peut arriver car on a un toit; on est au chaud. Le monde peut bien s’arrêter… mais là, non. Il s’avance dans la véranda dont les vitres pleurent comme les lunettes de Marie-Madeleine. Il jette un œil sur le jardin détrempé et l’aperçoit. Il est là, stoïque, encore digne, bien que rabougri. Il? Le vieux saule marsault, dit le grand benêt, celui qu’il anéantit il y a un an en compagnie de son voisin Tio Guy, l’homme à la tronçonneuse. Le grand benêt faisait trop d’ombre; l’automne, ses feuilles recouvraient le toit de la véranda. Le jardinier confiné en parla à Guy qui n’attendait que ça: «On va lui régler son compte! Il commence à nous les brouter, le grand benêt!». Tio Guy se munit alors de son plus bel outil. Et ils taillèrent si ras qu’ils se crurent tranquilles à jamais. Le végétal, lui, riait dans les moustaches de ses feuilles. Le printemps suivant, il repoussa de plus belle. Il leur fit le coup l’année suivante. Ce ne fut que l’année dernière qu’il mourut, assassiné par le jardinier confiné et par son complice, Tio Guy, l’homme à la tronçonneuse. Aujourd’hui, jour de pluie, le confiné est bouffé par les remords. Il se dit qu’il aurait dû le laisser en vie et oublier ces quelques feuilles sur la véranda et cette ombre brune que le benêt procurait. Aujourd’hui, oui, il est trop tard. Le squelette du vieux saule frissonne sous la pluie comme le reflet flou d’un visage incertain dans un miroir brisé et embué. PHILIPPE LACOCHE

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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