Confiné au jardin : « Le Radiateur », de Tio Guy

    “Le Radiateur”, de Tio Guy. Un bon titre pour une oeuvre unique; c’est indéniable. Photo : Philippe Lacoche.

    Le jardinier confiné est un garçon sensible. Après un repas pantagruélique – gigantesque bol de soupe au chou rouge égayée d’un morceau de beurre gros comme le poing et de sel de Guérande; énorme choucroute de chez Liddle, délicieuse, ce qui, il en a bien besoin, le réconcilie un peu avec l’Allemagne – il somnole à sa table de travail en écoutant France Inter. La voix singulière et humaniste de Fabrice Drouelle évoque, dans le cadre de son émission Affaires sensibles, l’impitoyable et imbécile censure dont avait été victime, au cœur des années 1960, le film Le Religieuse, de Jacques Rivette.

    Les puits qui sont partout

    Soudain, un extrait de la fin de l’œuvre éponyme de Denis Diderot est lu. Il met en scène la voix de la petite religieuse, Suzanne Simonin, qui s’explique en ces termes: «(…) mais s’il faut que je rentre un jour dans un couvent, quel qu’il soit, je ne réponds de rien; il y a des puits partout. Monsieur, ayez pitié de moi, et ne vous préparez pas à vous-même de longs regrets.» Celle qui parle vient d’avouer à son interlocuteur qu’à plusieurs reprises, écœurée par le confinement forcé que sa famille lui a imposé à la seule raison qu’elle était une fille illégitime, elle a regardé le puits du fond du jardin dans les yeux, et qu’elle a même songé à s’y jeter. Le jardinier confiné, à l’écoute de cette phrase, se sent comme électrocuté de la tête aux pieds. Submergé par l’émotion. Car, bien plus qu’un simple appel d’une jeune nonne dégoûtée par tant d’injustice de la part d’un ordre qui, pourtant, l’avait séduite, c’est un terrible constat de la condition humaine tout entière: l’absurdité de la vie et sa cousine germaine, la mélancolie qui en découle. Le jardinier confiné retient ses larmes et pour ne point sombrer file dans son jardin baigné de soleil. Et là, qu’aperçoit-il, au beau milieu de la pelouse de son voisin Tio Guy? Un radiateur. En ces périodes de grand désarroi où les plus sensés sombrent parfois dans la déraison, le jardinier confiné s’interroge. Tio Guy aurait-il pété un câble? Ou se prendrait-il pour un artiste? Une manière de Marcel Duchamp arborant son urinoir. Le radiateur de Tio Guy: un beau titre, c’est indéniable. Subrepticement, l’auteur de l’attentat artistique surgit sur la terrasse et explique qu’il procède à quelques travaux de bricolage. Arts, bricolage, jardinage: que ne ferait-on pas, en ce bas monde, pour ne pas regarder les puits qui sont partout. PHILIPPE LACOCHE

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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