Confiné au jardin : pitié pour ce petit monde nacré

    La coquille de moule : du bleu sombre à l’azurin et au mauve; dans le presque blanc, on croirait voir des petits nuages.

    Confiné comme il est, il a du temps. Il bêche, retourne la terre, avec calme et attention. Ses gestes sont plus lents qu’à l’habitude. Soudain, à la faveur d’une motte de terre retournée, un corps étranger se met subrepticement à briller sous le soleil printanier de 15 heures. Il se baisse; c’est une coquille de moule. Elle est belle; on dirait un petit bijou. Il l’observe de toute sa hauteur afin de ne point la déranger et de ne point l’effrayer. «On se sait jamais; comme un ver, elle serait bien capable de se carapater, de s’enfoncer dans les tréfonds de la terre», songe le confiné, poète naturaliste à ses heures. (Aurait-il lu Louis Pergaud ou Henri Vincenot?)

    Retour à la civilisation lente

    Il plante la bêche à ses côtés, observe sa trouvaille. Cette jolie nacre qui va du bleu sombre au mauve, puis à l’azurin; en son centre, ce blanc cassé qui pourrait faire penser à de minuscules nuages. Et cet ocre sur les bords comme la couleur du sable mouillé sur les rives incertaines de la jeune Oise (celle qu’aimait Arthur Rimbaud) entre Guise et La Fère? «Il y a tout un monde dans cette coquille de moule», se dit le jardinier, enivré par tant d’observations de confiné. «C’est si bon de pouvoir prendre son temps et de contempler le minuscule qui nous entoure.» Au nom du retour à la civilisation lente, il en viendrait presque à remercier cette cochonnerie de coronavirus. Autour de la coquille: un tout mignon os de lapin, certainement une vertèbre, quatre pétales fanés et jaunâtres de forsythia et deux bulbes de fleur, manières d’œufs d’escargots géants. Son père lui avait appris: «Quand tu tombes sur une coquille d’huître ou de moule, tu fiches un bon coup de bêche dedans; tu la brises menue. Le calcaire, c’est très bon pour la terre.» Alors, sans trop réfléchir (ou plutôt, pour ne pas trop y penser comme lorsqu’on donne un coup de pantoufle sur la tronche d’une guêpe), il attrape sa bêche et brise la coquille. De multiples éclats de nacre blanche, mauve, azurine retombent sur la terre fraîchement retournée comme l’eût fait sur la surface de l’eau un banc d’alevins poursuivi par une perche. «C’est tout un monde que je broie», soupire-t-il en retournant la motte de sentiments doux amers. PHILIPPE LACOCHE

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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