Cailloux du souvenir dans mon beaujolais nouveau

         

    François Long (à gauche) et Pierre Scalabre, à la brasserie des Trois Cailloux, à Amiens.

    Le beaujolais nouveau était arrivé. Le bistrot Les Trois Cailloux, place Gambetta, à Amiens, procédait à une dégustation. À cette occasion, François Long, bassiste des Rabeats, et Pierre Scalabre, des Pink Frog, tribute de Pink Floyd, donnaient un concert. Il n’en fallait pas plus pour que la Marquise et moi décidions de nous rendre en ville à bord de mon carrosse 206 Peugeot vert, tiré par cinq chevaux fiscaux vaillants, courageux et robustes. La terrasse, chauffée par des arbres à chaleur (cette belle invention qui réchauffe les âmes frileuses de clients ou des fumeurs pourchassés par la loi Évin), était presque pleine. Nous nous installâmes, commandâmes deux verres de beaujolais et un plateau de charcuterie locale. François et Pierre, en grande forme, distillaient des compositions personnelles, mais aussi des reprises de David Bowie et de Paul Weller. Nous étions bien, contemplions la grisaille hiémale et urbaine qui enrobait le soir tombant d’atmosphères dignes d’un roman de Pierre Mac Orlan. Nous discutions de tout et de rien, la Marquise et moi. De littérature et d’écriture, ces sacrées passions qui nous font tenir debout. Les serveurs apportaient des verres aux tablées. Au fur et à mesure que le vin était ingurgité, le brouhaha s’intensifiait. Pas assez cependant pour couvrir la puissante sono qui expulsait la voix de François et les chorus de guitare de Pierre, instrumentiste habile qui, grâce à son groupe Pink Frog, connaît si bien les chorus de David Gilmour. Je me mis à rêvasser. Mes pensées, étrange véhicule cérébral, me transportèrent au début des années 1980. J’étais jeune journaliste à la revue Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. En couvrant le tremplin du Golf Drouot, j’avais découvert le groupe de blues et de rock sudiste Bacchus, de Saint-Dizier, qui reprenait des morceaux de Lynyrd Skynyrd, de ZZ Top, et de quelques autres. Bacchus: un quatuor de costauds Bragards, portés sur la bonne chère, la bouteille et pas des brêles au baston. Des types adorables. Rapidement, nous sympathisâmes. En compagnie de mon ex-épouse Féline, nous fîmes quelques escapades bien arrosées en Haute-Marne, et nous nous adonnâmes à moult parties de pêche dans la Blaise, adorable rivière aux eaux rousses et automnales. Certains camarades se risquèrent à de menues expéditions de braconnages dans l’un des barrages du lac de Der. (J’espère qu’il y a prescription.) Nous étions jeunes, un peu cinglés. Quand j’appris qu’ils composaient, je leur présentais mon bon camarade Jacky Chalard, fondateur du label Big Beat qui les signa illico et leur fit faire un 45 tours. Il sortit en 1982. En face A, une chanson devenue culte dans l’Est de la France: «Le Beaujolais nouveau est arrivé». En face B: «Double Rhum». Euphémisme d’affirmer que les Bacchus portaient bien leur nom. Je nous revois au studio Davoust, où le disque fut enregistré, sous la houlette du bouillonnant Chalard. Mes copains Baldi, batteur-pêcheur, maltraitant ses fûts, et Christian Nicolas expulsant de sa voix gouailleuse les paroles délurées et viriles de ces chansons du meilleur cru. Oui, nous étions jeunes. Si jeunes. Je repris un deuxième verre de Beaujolais. La Marquise me regardait. Savait-elle que j’étais en train de me balader du côté de Saint-Dizier alors qu’à Amiens, au bistrot Les Trois Cailloux, le Beaujolais nouveau venait d’arriver?

    Dimanche 26 novembre 2017.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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