Je hume l’air frais de l’automne, je suis en vie

        Qu’est-ce qui me pousse, chaque année, dès l’automne revenu, à ne plus penser qu’à eux? Je n’en sais rien. Une sorte d’instinct animal. Oui, je me fiche de tout. De tout le reste. Dès que les premières feuilles tombent, dès que le brouillard refait de courtes apparitions dans les matins frileux, je ne pense plus qu’aux carnassiers. Je me fiche de tout. De la littérature, des filles, du rock’n’roll, de mon travail, de l’écriture. Rien n’a d’importance. Je voudrais me rendre, ventre à terre, vers les rives incertaines, rousses et enfeuillées de l’étang du comité d’entreprise de mon cher

    Je voudrais me rendre, ventre à terre, vers les rives incertaines, rousses et enfeuillées de l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard…

    Courrier picard, à Argœuves. Je m’imagine d’abord foncer à Terre et Eaux, ma grande surface préférée (moi qui déteste les grands magasins, symboles de la société de consommation pourrie, j’adore Terre et Eaux), acheter six vifs (trois vairons ou petits gardons pour la perche; trois gros gardons ou carpeaux pour le brochet et le sandre), remonter dans mon carrosse Peugeot 206, 5 CV, frapper à la porte de la Marquise, la faire monter dans ma bagnole. J’entends déjà sa voix d’adolescente, fraîche, sensuelle et aiguë comme un silex mouillé. Le dialogue que nous aurions, en ce matin cru du jeudi 26 octobre 2017, donnerait à peu près ceci: «Mais Marquis! Qu’est-ce que tu fabriques? Tu m’emmènes où? Tu ne travailles pas, ce matin?». «Si, je travaille. Et alors?Il n’y a pas que le boulot dans la vie. Karl Marx l’a dit avant moi. Je t’emmène à l’étang. À l’étang du Courrier. Tu as vu cette brume légère? Ce petit temps doucement frisquet. L’automne est là dans toute sa splendeur. Je suis certain que je vais en tirer un. Un beau. Un grand.» «Un quoi?». «Un brochet. Regarde!» Je lui mets sous le nez ma goujonnière dans laquelle s’ébattent mes six vifs. «J’ai des munitions! Ce midi, on mangera du brochet. Je te le cuirai au beurre blanc, beurre fondu très lentement, échalotes finement hachées, sept gouttes de muscadet sur lie.» Elle me regarde avec ses beaux yeux anthracite. Elle doit penser: «Il est cinglé, le Marquis. C’est vraiment un drôle d’animal!» Nous dépassons le faubourg de Hem. Il est 9h30 à peine. On se fout de tout. Sauf de. Sauf de l’essentiel. Comme je comprends mes frères chasseurs au moment de l’ouverture. Cette manière de fièvre, de frénésie qui nous anime. C’est étrange. Ça y est. Nous empruntons le chemin cahoteux. Les ornières d’eau moirée éclatent – gerbes de verre pilé – sous la gomme tendre des pneus usés de ma Peugeot. «Arrête, Marquis! Tu vas trop vite! On va se planter!» Le portail vert est devant nous. Mon cœur palpite. Les vifs, dans la goujonnière, s’agitent. Ils sentent qu’il va se passer quelque chose de grave. Je pose mes longs doigts d’intellectuel sur le métal glacé du cadenas. Compose le code. J’ouvre la porte. J’aperçois l’étang. «Marquis, tu mets une ou deux échalotes dans le beurre blanc?». Je ne lui réponds pas. Je ne pense plus qu’à eux, à ces fichus brochets. Je vais en remonter un, c’est certain. J’accroche un gardon au bout de mon hameçon trident. Je lance. J’attends. Je hume l’air frais de ce bel automne. Je suis en vie.

                                                             Dimanche 29 octobre 2017.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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