Souvenirs humides et stendhaliens à Saint-Quentin

    Le Rouget Noir s’appelait avant Le Café des halles; il était tenu d’une main énerque et maternelle par Odette, fan de boxe, dirigeante du club. Sur le juke-box, passaient des chansons des Stones et “Le tango des cocus”. Nous buvions comme des trous. Les filles sentaient le patchouli et portaient des manteaux de bergers afghans en peau de chèvre retournée. Nous les câlinions avec ferveur; elle nous le rendaient bien. C’était avant les années Sida; avant la montée de cette saloperie d’ultralibéralisme. Nous étions bien. Si bien.

    J’avais abandonné la Marquise à sa table de dédicaces, à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Il était 15h30; il faisait un temps d’automne, humide, mouillé par quelques minuscules averses intermittentes. Je savais que me balader dans la belle ville de Saint-Quentin dans laquelle j’ai tant de souvenirs, me ferait un bien fou. Je partis d’un bon pas. Partir vers la droite ou vers la gauche? Grande question. Vers la droite? Le lycée Henri-Martin où j’ai effectué toute ma scolarité lycéenne, de 1971 à 1975. Il eût été logique que j’étudie au lycée Gay-Lussac, à Chauny, situé à sept kilomètres de ma bonne ville de Tergnier. Mais non. Je n’avais étudié qu’une langue car je m’étais retrouvé en 4e et 3e technologie, avec, au programme, une seule langue vivante: l’anglais. En seconde, j’étais donc deuxième langue débutant. À Chauny, seul l’apprentissage de l’allemand m’était offert. Je refusais catégoriquement d’apprendre cette langue qui me semblait si gutturale et me rappelait les films des années 1960 quand les délicieux Francis Blanche et Pierre Dac brocardaient l’accent de nos bons – mais envahissants – amis d’outre-Rhin. Je tins tête à mon père qui tenta de me convaincre que s’ils revenaient nous rendre une quatrième visite de courtoisie, il eût été préférable de les comprendre. Je ne cédai point. Direction lycée Henri-Martin et apprentissage de cette langue magnfique qu’est l’espagnol. Aller à gauche? Non, je filai à droite. Et me retrouvai trois secondes plus tard devant la façade d’un restaurant aujourd’hui baptisé le Rouget Noir. Le Rouget noir! Quel beau titre stendhalien! Stendhaliens, nous l’étions sans le savoir, quand, entre 1971 et 1975, nous fréquentions assidûment l’endroit qui s’appelait alors le Café des Halles; il était tenu avec énergie et douceur maternelle par Odette, dirigeant du club de boxe, amie du champion Paul Roux. Le Café des Halles accueillait tout ce que Saint-Quentin comptait comme musiciens, artistes, routards. Nous y buvions des bières pression et du Casanis. Nos cheveux étaient plus longs que le texte du «Bateau ivre»; nous sortions nos guitares. Joël Caron, flûtiste et saxophoniste du groupe Art Zoyd, alors lycéen à Henri-Martin, croquait dans de longs sandwiches au camembert. Mon copain Paco (Jean-François Le Guern) se prenait pour Rimbaud. Les frères Lécuyer (Bertrand et Damien) discutaient avec le violoniste Pierre Blanchard en vue de fonder ce qui deviendra Coryphéus, l’un des groupes de rock les plus originaux du moment. Nous étions bien sans le savoir, si bien, chez Odette. Lorsque, deux heures plus tard, je retrouvais la chevelure brune et bouclée de la Marquise, elle me trouva un drôle d’air; elle n’avait pas tort: j’avais dans la tête les vapeurs enivrantes de nos jeunesses défuntes. Il s’était remis à pleuvoir. Je repensais à tous ces fantômes…

    Dimanche 15 octobre 2017.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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