Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

    L’Amer en pleine action, au Saint-Germain.
    Karim, le bassiste le plus sympa de la Terre, m’a prêté sa basse pour que je puisse boeufer. Thanks, man!
    Angélique ne joue pas que de la guitare…

           «Est-ce ainsi que les hommes vivent/ Et leurs baisers au loin les suivent.» Non, lectrice, rassure-toi: je ne me prends ni pour Louis Aragon, ni pour Léo Ferré. Juste pour un type égaré sur la Terre, perdu dans l’Univers et qui s’interroge, confronté à l’évolution de la société et de la France, notre si beau pays. Lundi dernier, 19h45. Je sors du journal. Je marche sur le trottoir brun, humide, gluant et glacé comme le flanc d’une tanche. Soudain, un crissement de pneus, puis un fracas métallique. Un jeune type à scooter, casqué, lesté d’une manière de hotte tatouée du sigle Uber- comme le dos marqué au fer rouge d’un bovin à viande dans la pampa – vient de déraper dans le virage du rond-point européen. (L’Europe des marchés n’a jamais fait de cadeau aux jeunes travailleurs précaires.) Le petit, dix-neuf ans tout au plus, est à terre. J’aperçois, à quelques dizaines de mètres, des automobiles qui trouent le brouillard de leurs phares jaunâtres, et qui se rapprochent. Je m’avance vers elles pour les inciter à ralentir. Je me retourne. Tel un lapereau, la victime se relève.

    –Ça va? je lui lance.

    –Oui, ça va. Merci! me répond-il en remontant sur son terrible engin et en fonçant vers son destin: un couple de cadres bancaires macronistes qui attend sa piazza du soir. (Ils ont faim; à cause de la chute, il est en retard; va-t-il se faire engueuler?)

    Soudain, je me crois dans les premières lignes D’un jeune homme seul, chef-d’œuvre de Roger Vailland. Au sortir de la première guerre, le narrateur, un fils de bourgeois de l’avenue de Laon, à Reims, cause la chute d’un cycliste polonais, prolétaire qui œuvre à la reconstruction de la ville champenoise martyrisée par nos si délicats voisins d’Outre-Rhin. Le narrateur, c’est Vailland adolescent. Il est en tort. Mais, le sous-prolétaire polonais ne dit rien. Il a compris que le petit gars résidait dans une maison bourgeoise et qu’il n’aurait jamais gain de cause devant le juge de paix. Alors, résigné, il redresse la fourche de son vélo et repart, lui aussi, vers son destin. Ce n’est pas la première fois que je vois chuter des étudiants à la hotte Uber. L’autre fois, en me rendant chez ma petite fiancée, dans le quartier Saint-Acheul, à Amiens, j’ai aidé à se relever l’un d’eux qui s’était ramassé et s’était fait mal à une cheville. Il y a plus longtemps encore, j’ai aperçu un pauvre petit gars étalé sur la route, les bras en croix, dans un sale état, à un carrefour près du parc de la Hotoie. Ça m’avait fait mal au cœur. Tous ces jeunes gens, obligés de bosser comme des serfs pour financer leurs études. Et c’est ce type de société que souhaite voir triompher notre président honni et amiénois. Pas de contrat de travail. Une application et hop! sur le scooter et sur la route pour trois francs six sous. Est-ce ainsi que les hommes vivent? Le macronisme et sa modernité ultralibérale me donnent envie de gerber. Heureusement, il m’arrive de me distraire. L’autre soir, j’ai assisté, au Saint-Germain, au concert de L’Amer, un sémillant trio (Angélique, chant, guitare; Karim, basse; Nicolas, batterie). Ils sont ensemble depuis huit mois. Avant, ils répondaient au joli nom du Chant d’Ortie. Ils distillent un rock-pop étrange qui, parfois, utilise une langue imaginaire. Karim, sympa comme tout, m’a prêté sa basse pour que je boeufe avec le batteur et un guitariste de passage. On s’est bien amusé. Les verres de Cadette me rendaient joyeux. J’oubliais les chutes des petits lapereaux du macronisme et l’ubérisation de cette fichue société. Est-ce ainsi que les hommes vivent?

                                                 Dimanche 26 janvier 2020.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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