Francis Demarcy : l’écrivain racé

    «Fin de race» confirme l’immense talent de ce romancier discret, picard et retiré.

    Francis Demarcy. Photo : Philippe Lacoche.

    La dédicace d’un écrivain à un critique littéraire demeure, certes, personnelle. Cependant, celle-ci est tellement limpide, synthétique et éclairante, qu’il est bon de la livrer tout de go: «Le paysan en retraite d’un côté… L’aide-ménagère de l’autre côté et entre les deux : le rock.» Il n’y a pas plus pertinent résumé de Fin de race, le dernier et cinquième roman de l’un des meilleurs romanciers picards, et même français, actuels : Francis Demarcy.

    «Il pourrait nous faire penser à François Thibaux, autre auteur, tout aussi talentueux.»

    François Thibaux.

    Il fait partie de ces écrivains discrets, taiseux, un brin bourru qui se contrefichent des ors de la littérature, des cocktails people, des élégances germanopratines. Il pourrait nous faire penser à François Thibaux, autre auteur, tout aussi talentueux, qui, lui aussi, évolue sous les couleurs de la même écurie éditoriale labyrinthique: l’éditeur Philippe Leleu a l’art de dénicher ces asociaux au cœur pur. Après Rase campagne, en 1994 (un délice qui lui avait valu le prix du Livre de Picardie), Hiver, en 1996, Fruits secs, en 2001 – tous aux éditions de la Vague verte–, et Maîtrauxe, au Labyrinthe, voici Fin de race. Une fois de plus, Francis Demarcy fait très fort. L’histoire? Une aide-ménagère singulière, lesbienne ex-érémiste, ancienne punk (assez agaçante au début car profiteuse, râleuse, anar individualiste façon Stirner du genre «tout pour ma gueule», bêtement féministe intégriste; au début seulement, car, au fil des pages, Demarcy dévoile un tout autre personnage plein de cœur, de tendresse, d’humanité et de délicatesse; c’est à cela aussi qu’on reconnaît un bon écrivain: détenir le don, rare, de faire évoluer au gré de la narration), débarque chez un agriculteur nouvellement retraité. Tout les éloigne. Le rock’n’roll les rapproche. Grâce à lui, ces deux destins fracassés, ces deux êtres aux visages lacérés par les sillons de cicatrices faites au saphir (à ce propos la photo montage de la couverture – le saphir d’un électrophone trace un sillon dans un champ qui figure un disque vinyle – est carrément géniale !) se rapprochent et tombent en amitié comme on tombe en amour. Francis Demarcy tient son roman et ses personnages ; il ne lâche rien. On lui pardonnera quelques longueurs, le manque de dialogues et les négations rabotées un peu trop nombreuses. Il faut lui pardonner, oui, car c’est un authentique écrivain. Il nous comble. Ici, tout sonne juste ; tout sonne vrai. Rien à jeter. Il y a des phrases qui marquent et qu’on n’oublie pas : page 147 : « Je peux apprécier intactes les langueurs hivernales en zone rurale. Les jours courts et le ciel bas, le bar vide et les rues mortes, les heures grises et les idées noires… »; page 215 : «Chacun s’entourait de quelques congénères pour conjurer l’ennui du pensionnat. Il s’agissait moins d’amitié que de cette sorte de réflexe social qu’ont les moineaux lorsqu’ils se resserrent à l’approche de l’hiver. »

    Et puis, il y a ces noms de groupes de rock et de chanteurs pop qui servent de bornes mémorielles, chronologiques et poétiques: Alice Cooper, Nick Drake, Jimi Hendrix… Jetez-vous sur ce roman ; c’est celui d’un grand romancier. 

    PHILIPPE LACOCHE

    Fin de race, Francis Demarcy; éd. de la Librairie du labyrinthe ; 262 p. ; 18  €.

     

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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