La Fête de la musique d’un roquentin en imper mastic

         

     

    The Last Ones au bistrot le Saint-Germain. Philippe Van Haelst (à droite) et Philippe De Braeckelaer.

    Je n’aime plus les Fêtes de la musique. Cette manière de bouillie sonore se confond au brouhaha de la foule. Cette sorte de rèderie aux talents cachés, aux virtuoses du tuba, aux baveux de l’hélicon ne m’intéresse plus. C’est l’âge; je suis un marquis aigri à force de ne plus être gris. Mais ce soir-là, une fois de plus j’étais seul. La Marquise, musicienne des mots, avait été appelée par des obligations professionnelles à Paris. Elle projetait d’aller écouter harmonies et mélodies du côté de la Porte de la Villette. Seul, je me perds; je m’oublie. Je me dispute avec moi-même. Plutôt que d’aller fumer comme un pompier sur ma terrasse et descendre trois Celta brunes sans alcool, je me souvins que l’excellent Patrice Delrue, batteur du groupe Lady Godiva, et pigiste à la revue Le Pays des Coudriers (dans laquelle il avait consacré, en compagnie du sacré Crimon, un portrait de ma pomme) m’avait dit: «Phil! Prends tes harmonicas et viens faire le bœuf avec nous! On joue devant le Baratin, quai Bélu, pour la Fête de la Musique. J’en profiterai pour te donner la revue.» J’aime bien Patrice; j’adore également Lady Godiva, composé de bouillonnants rockers dont le dandy Barbey-Emmanuel Domont, chanteur-guitariste). L’an passé, je n’avais pu résister et les avais rejoints sur scène, devant le Bar du Midi, pour faire les chœurs sur «All Day and All of the Night», brûlot des Kinks. Patrice et moi en avions gardéun très bon souvenir. Il me proposait de refaire la même chanson. J’arrivais donc quai Bélu. En terrasse, je croise mon ami Thomas Devred, le rocker le plus littéraire d’Amiens. On patote. Le temps que j’aille acheter de l’argent au distributeur, il me commande un pastis. Je décline: «Ça fait trois mois que je suis à la flotte.» Il me félicite. (C’est à cela qu’on reconnaît les vrais amis; ils vous encouragent à l’abstinence. Les faux amis vous forcent à la consommation, sournois qu’ils sont, afin de vous conduire à la cirrhose et coucher avec votre petite amie.) Finalement, ce sera sur «Gloria», des Them, que je rejoindrai Lady Godiva. «Gloria». En épelant «G.L.O.R.I.A», je ne pouvais m’empêcher de repenser à mon regretté copain Raymond Défossé qui chantait, à la fin des sixties, cette chanson à Tergnier avec son groupe Flyin’ Piggies. Ma mission accomplie, le Pays desCoudriers dans la poche de mon imperméable mastic de flic (5 euros, chez Emmaüs), je me mis à baguenauder en ville, l’œil vague, le moral en berne, triste comme un Sartre sans sa Beauvoir, comme un Keith Richards sans sa Pallenberg, comme un Verlaine sans son Rimbaud. En passant devant le Bistrot Saint Germain, j’aperçois la carrure de mon pote Jean-Pierre, ex-légionnaire, arrimé au zinc. Je le rejoins. Et sur qui je tombe? The Last Ones, le gang de Philippe Van Haelst. Il me propose de bœufer sur quelques vieux standards, mais après leur show. Fatigué, je m’éclipse. À peine ai-je fait vingt mètres que j’entends qu’ils sont en train de balancer «Born To Lose», des Heartbreakers, chanson que nous faisions quand je jouais encore avec Let’s Go, en compagnie de Dadack (RIP) et Zézette. Mon sang ne fait qu’un tour. Je bondis sur un micro, me déchaîne, vieux roquentin ridicule en imper crème de chez Emmaüs. Puis, ce fut une version déchaînée de «Johnny B. Goode». Jean-Pierre me filma en pleine action et balança illico sur Facebook, en titrant»: «Le jus de tomate ça énerve…». Il est temps que je me remette à boire.

                                                   Dimanche 1er juillet 2018.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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