La solitude du pêcheur de fond

    Un beau brochet.

    L’avantage de la solitude, c’est qu’on peut faire à peu près n’importe quoi de sa vie. Cet après-midi-là, mon n’importe quoi à moi n’avait rien de bien périlleux, de délictueux ou de délétère. J’ai levé mon grand pif de Ternois vers le ciel. Je n’y ai pas vu Dieu mais une couleur bleu azurin, tachetée de cinq ou six minuscules nuages aussi inoffensifs que cinq ou six sociaux-démocrates face au capitalisme débridé. En trois mots comme en dix : il faisait beau. Beau certes, mais tout de même un peu frais. Je m’explique : l’air distillait ce petit effroi de fraîcheur, cet arrière-goût de presque hiver comme certains alcools brutaux et de fruits savent en diffuser. N’en déplaise aux véganes, il reste en moi – homme dit civilisé – une bonne dose d’instinct prédateur. (C’est peut-être pour cela, au fond, que tant de filles, ces êtres sensibles au demeurant, m’ont abandonné au cours de ma longue vie de sexagénaire épuisé et agacé.) Dès que je vois, en plaine, un lièvre détaler, une perdrix prendre son envol, mes narines frémissent, mon regard s’aiguise et s’enflamme. Il faut me retenir pour m’empêcher de courir après les bestioles et leur arracher la tête à coups de dents. (Lys, mon adorable petite Anglaise, me disait souvent : « Filou, tu es un chasseur qui s’ignore », du haut de son succulent accent birkinien. « Je ne suis que pêcheur ! » lui répondais-je, penaud. Lou-Mary, mon ex-pacsée chanteuse-comédienne, une grande amie des animaux, me traitait d’assassin. Je te jure, lectrice, que je n’avais pourtant jamais rien fait à son chien Athos, un westie, avec qui j’entretenais une belle complicité proche de la camaraderie. Il était marxiste – en cachette – comme moi, ce que Lou n’a jamais su ; ceci explique cela.) Quand, l’été venu, je contemple, le soir, quai Bélu, à Amiens, l’onde de la Somme et que je vois ces grosses imbéciles de brèmes sauter comme des ablettes, j’ai le cœur qui palpite. Bref, cet après-midi-là, je sentais qu’il était en train de se passer quelque chose, que le temps était propice. Je descendis à la cave, m’emparai de mes cannes avec la même frénésie qu’Hitler s’est emparé de la Pologne et que Robert Faurisson a plongé dans le négationnisme le plus crade (un peu d’actualité n’a jamais tué le journaliste qui persiste en moi), et fonçai à l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard. Je ne le regrettai pas. Je lançais ma canne à carnassier lestée d’un carpeau de belle taille, et une ligne à blanc (hameçon de 18 bleuté) agrémenté d’un ver de terreau. Et j’attendis. Je contemplais, poète, les frondaisons profuses qui se confondaient avec la surface de l’eau. Le bouchon de ma canne à blanc ne tarda pas à s’enfoncer. Je remontais une belle perche large comme quatre doigts de Depardieu. J’en capturais ainsi cinq, à peu près de la même taille. La lumière déclinait ; le gros bouchon de ma canne à carnassier ne bougeait pas, peinard, somnolent. Agaçant. J’étais sur le point de remballer quand survint un départ du feu de Dieu ! Plus de bouchon à l’horizon. Fil tendu. Je mis cinq minutes à remonter un beau brochet d’une soixantaine de centimètres. À l’heure où tu me lis, lectrice, il doit avoir été dégusté par mes bons voisins Béa et Guy, à qui j’avais confié son petit corps écaillé. « Fais-le au beurre blanc », ai-je précisé à Béa. Trop de boulot m’empêchait de le cuisiner moi-même. Ce n’est que partie remise.
    Dimanche 28 octobre 2018.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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