Le charme discret du dandy Levet

     

    Il n’en a pas l’air sur cette photographie, mais Henry Jean-Marie Levet était un vrai dandy. Et un grand poète.

    Diplomate, chroniqueur, voyageur et phtisique et surtout poète au talent indicible et trop rare.

    On ne se méfiera jamais assez des foucades littéraires, emballements subreptices des critiques à l’endroit de poètes maudits, d’écrivains obscurs aux œuvres faméliques, souvent propulsées par des vies agitées, originales, et des destins fracassés. Ça pourrait être le cas de Henry Jean-Marie Levet, poète né à Montbrison, dans la Loire, en janvier 1874, et mort à Menton, dans les Alpes-Maritimes, en décembre 1906. Contrairement à Alain-Fournier, Charles Péguy et quelques autres, il n’eut même pas le temps d’être fauché sur un champ de bataille, une vilaine phtisie le priva de cet honneur. Depuis quelques mois, des artistes, chanteuses et chanteurs, hommes politiques, le portent aux nues. On est en droit de penser que ce n’est pas bon signe. Puis, on se rend compte que l’excellent écrivain Frédéric Vitoux l’a, lui aussi, ardemment défendu, et lui a même consacré un livre, L’Express de Bénarès (Fayard, 2018), titre du seul et unique roman du rare Henry Jean-Marie Levet, opus égaré, ou peut-être détruit par ses parents qui, justement, brûlèrent ses courriers et manuscrits après sa mort. Il faut toujours faire confiance à Frédéric Vitoux, homme de goût. Alors, on ouvre Cartes postales, court opus qui comprend une douzaine de poèmes. Et là, l’emphase est ici nécessaire car on baigne dans le ravissement. Alors, on comprend pourquoi avant Julien Clerc et d’autres aussi contemporains, Larbaud, Morand, Cocteau, Fargue s’agenouillèrent, ébahis, devant les textes du dandy, chansonnier, vaudevilliste, esthète et diplomate Levet.

    Comme l’explique dans la préface le talentueux et, lui aussi, trop discret Michel Bulteau, «ces poèmes charrient des épices verbales qui nous enflamment: les Messageries Maritimes, l’océan Indien, le tennis ground, les railways et les officiers français.» Nous voilà revenus «au temps béni des colonies» ou d’une chanson tendre du si moqué Michel Sardou.

    «Confitures de crimes»

    Plus sérieusement, ce qui, d’abord, séduit chez Levet, c’est la haute tenue du style. L’image est là, subtile, originale, jamais pesante. Jamais il ne fait le poète; il est poète avec un désarmant naturel. Dans «Impression d’hiver», les brouillards sont «hypocondres». Dans «Parades», les marquis épaississent tandis que les marquises se font goules. Dans le chapitre I du Drame de l’allée, le Faune est bien sûr capripède. Et dans le chapitre II, Levet nous fait goûter «aux pieds odorants de châtelaine…» Sous d’autres plumes, ce détail eût pu être légèrement répugnant; chez Levet, point. Il revêt même un délicat pouvoir érotique. On appréciera encore la formule du chapitre IV: «Comme l’automne à son déclin/ A des langueurs de lèvres pâles.» Mais, surtout, surtout, on se pâmera de bonheur, page 59, dans «Outwards», de ce «soleil se couche en des confitures de crimes/ Dans cette mer plate comme avec la main.» Il y a, bien sûr, ces sublimes «confitures de crimes», mais il y a surtout ce «avec» qui n’a ici pas sa place et qui, au final, fait tout le charme boiteux et phtisique de ces deux vers de Levet le dandy. Jouissif. Tout simplement jouissif.

    PHILIPPE LACOCHE

    Cartes postales, Henry Jean-Marie Levet; préf. Michel Bulteau; La Table Ronde; 105 p.; 6,10 €.

     

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