Le cirque Modiano et sa fin ratée

    « Encre sympathique » ne manque pas de charme mais on est loin de la puissance de « Villa triste ».

    Patrick Modiano. Photo : Francesca Montovani.

    À notre connaissance, aucun essai ou étude n’a été publié sur les noms étranges, amusants, saugrenus, voire ridicules des personnages qui hantent les romans de Patrick Modiano. On est en droit de le regretter. Il y aurait à faire. Dans son dernier, Encre sympathique, figurent un Hutte, détective privé pour lequel travaille le narrateur; un Gérard Mourade, un Georges Brainos, une Miki Durac, un Roger Behaviour, un Jacques B. dit «le Marquis» et un Sancho Lefebvre. Tous ces noms sonnent terriblement faux; le pire est que ça prend. On s’y habitue. Ce sont un peu des noms de cirque, de forains. Ceux du cirque Modiano.

    «La fin, absconse, ratée, en queue de sandre

    du lac d’Annecy…»

    Patrick Modiano, écrivain, photographié par C. Héli, en 2012.

    Que se passe-t-il sur la piste de sciure d’Encre sympathique? Le narrateur, un jeune homme, très grand et brun certainement, se voit confier par Hutte (on ne s’en lasse pas de ce nom; quelle idée! Hutte! Hutte!) une mission délicate: retrouver la trace d’un certaine Noëlle Lefebvre qui a subitement disparu. Volatilisée. Ce n’est pas évident: primo Hutte a l’air de se désintéresser totalement de ce dossier; deuzio, on n’est pas certain qu’il s’agisse de la vraie identité de la jeune femme. Pugnace, voire entêté, obnubilé comme le sont tous les narrateurs du Prix Nobel, le grand jeune homme se met au travail. Il planque dans les rues de Paris, rencontre le fameux Gérard Mourade (est-ce lui qui porte un manteau en peau de mouton retournée?). On s’en doute, il ne retrouve pas Noëlle Lefebvre. Les années passent; il l’oublierait presque. Puis, elle revient, dans son esprit, collante comme un chewing-gum sur la semelle de nos Clarks. Il pousse même ses investigations jusqu’en Haute-Savoie et dans sa ville fétiche: Annecy. (Modiano y fut pensionnaire.) Le romancier brouille les pistes comme il sait le faire: toujours avec élégance et mélancolie acidulée d’un zeste d’humour cynique. Comme à chaque fois, on le laisse prendre car ce livre recèle des passages magnifiques: «Quel était le seul élément tangible de ce dossier? Une photo trop sombre sur une carte de la poste restante, un visage en noir et blanc qu’il aurait été difficile de reconnaître dans la rue… Tous les détails supplémentaires que j’aurais pu encore accumuler m’évoquaient le grésillement de plus en plus fort de parasites au téléphone. Ils vous empêchent d’entendre une voix qui vous appelle de très loin.» En revanche, la fin, absconse, ratée, en queue de sandre du lac d’Annecy, ne manquera pas de laisser le lecteur sur sa faim. On l’aura compris, on est loin de la quasi-perfection magique de Villa triste.

    PHILIPPE LACOCHE

    Encre sympathique, Patrick Modiano, Gallimard ; 137 p. ; 16 €.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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