Les bonnes ondes de Frédéric Beigbeder

    Avec «L’homme qui pleure de rire», il signe un roman imparable à propos de son suicide en direct sur France Inter.

    Frédéric Beigbeder, écrivain, journaliste, lors de la présentation du nouveau Lui. 3 septembre 2013, à La Société, à Paris, place Saint-Germain. Photo : Philippe Lacoche.

    En novembre 2018, Frédéric Beigbeder improvisait sa dernière chronique de la matinale de France Inter où il œuvrait depuis quelque deux ans. Il y avait des blancs, des silences, sur fond de musique hindoue, le tout sous les regards crispés de Nicolas Demorand, de Léa Salamé, d’Augustin Trapenard et de toute l’équipe des journalistes, chroniqueurs et animateurs.

    «Il est vachard parfois mais il l’est encore

    plus avec lui-même.»

    Frédéric expliqua en direct qu’il n’avait pas beaucoup dormi après avoir passé une bonne partie de sa nuit au Medellin, une nouvelle boîte branchée. Et qu’il avait perdu la chronique qu’il avait écrite. Sabordage à l’antenne? Suicide radiophonique sur la station la plus écoutée de France? Perte réelle du précieux document au cours d’une nuit agitée? Certainement un peu de tout cela. De l’événement qui eût pu le desservir, l’écrivain vient d’en faire un livre. Un livre flamboyant, magnifique, puissant et totalement réussi qu’il a eu le culot de titrer avec l’émoji de l’homme qui pleure de rire. Il fallait oser.

    Mais Frédéric Beigbeder n’a pas que ce courage; il a surtout celui de tirer à boulets rouges sur les comportements et les travers de ses anciens collègues d’antenne et l’ensemble des autres chroniqueurs et humoristes de France Inter qu’il surnomme ici France Publique. Ainsi, Nicolas Demorand devient Nathan Dechardonne (Paul Morand et son vieil ami Jacques Chardonne; c’est drôle et littéraire), Léa Salamé est transformée en Laura Salomé et Augustin Trapenard en Antonin Tarpenac. Comme il est indiqué en quatrième de couverture, L’homme qui pleure de rire met un terme à la trilogie d’Octave Parango – double de l’auteur – sur les aliénations contemporaines: dans les années 1990, il œuvre dans la publicité; dans les années 2000, il travaille dans la mode, puis «sur la grande radio nationale de service public». Il pourrait régler des comptes; il ne le fait même pas. Il constate; il raconte; il décrit. Il est vachard parfois mais il l’est encore plus avec lui-même: «J’ai l’impression d’être aspiré dans un trou noir. Je viens d’être licencié en live. Je sue abondamment, je rougis, je retire mes lunettes pour m’essuyer le nez. Je me demande ce que je fous là et je ne suis pas le seul. Autour de la table, derrière la vitre du studio, dans les bureaux de la Maison Rouge et dans les hautes sphères de la nation française, tout le monde se pose la même question.» De ce suicide en direct, Frédéric Beigbeder pourrait faire également un croustillant document. Non, il a l’élégance de proposer un vrai roman écrit avec panache, style, vivacité, lucidité, autodénigrement. On se prend d’amitié, parfois de compassion pour le narrateur qui, jamais ne s’épargne, et qui, toujours, observe, lucide. Beigbeder prouve, une fois encore, que, bien plus qu’un chroniqueur rigoureux et sérieux, il est un écrivain essentiel. Son roman se lit avec un plaisir inouï même sans connaître «l’affaire». Talent du romancier, cette phrase sur la fuite du temps, cueillie page 305: «Nous sommes ridés parce qu’il est tellement fatigant d’essayer de retenir le temps; c’est comme empêcher les chutes du Niagara de couler avec les deux paumes écartées.» Imparable.

    PHILIPPE LACOCHE

    L’homme qui pleure de rire, Frédéric Beigbeder; Grasset; 317 p.; 20,90 €.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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