Les bulles jaunes du 100% pinot noir

                                 

     

    Nos coupes de Drappier, 100% pinot noir. Le champagne préféré du général de Gaulle.

    Quel bonheur de boire une coupe de champagne avec une dame, bien au chaud assis dans un restaurant, alors que dehors le froid sévit! Le restaurant en question: le Robin Room, rue Flatters, à Amiens. C’était Milou qui m’y avait entraîné; elle avait repéré qu’on y servait mon champagne préféré: le Drappier, vin de l’Aube, 100% pinot noir. Un vrai brut. C’était le champagne préféré du général de Gaulle. J’avais un peu mauvaise conscience. Je me vautrais dans un hédonisme éhonté alors que mes camarades les gilets jaunes se caillaient au bord des routes. «C’est mal, Philippe! Très mal!» ne cessais-je de me répéter intérieurement, tout en tentant de tempérer mes remords: je me disais que je les avais beaucoup soutenus sur Facebook et un peu dans la rue. On fait ce que l’on peut dans cette fichue vie. Milou me regardait penser. Plusieurs filles me l’ont déjà dit: «Tu as l’air idiot quand tu penses, Marquis!». Milou ne me le disait pas; le pensait-elle? En revanche, j’ai l’air inspiré quand je rêvasse. Je me mis donc à rêvasser. Tout en avalant une gorgée de Drappier, une image surgit dans ma mémoire de poisson rouge. Novembre 1970; je me trouvais dans le préfabriqué du collège Joliot-Curie de Tergnier où ma classe, la 3e D à la mixité brisée tellement, en 4e, nous avions enquiquiné les filles, avait trouvé refuge. Odeur du fuel du poêle. À côté de moi, Eudeline (pas Patrick mais un Ternois, fils de cheminot – nous l’étions tous – qui s’adonnait à la colombophilie); devant moi: Gilles Gaudefroy (RIP), dit Fabert avec sa blouse de Nylon bleu, et Eddy Lartigot, avec ses lunettes à grosses montures comme celles d’Henri Calet. Au loin, près du poêle, la voix de Serge Boulard, notre excellent professeur de français qui nous fit, cette année-là, découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier et Le Mur, de Jean-Paul Sartre. Il y avait dans l’air comme un long silence grave; une atmosphère de pesanteur. À travers les fenêtres, on aperçoit l’air gris de novembre; cette couleur caractéristique des villes ouvrières de l’Aisne, cette couleur de presque deuil des automnes d’antan; ceux qui ont connu les envahisseurs barbares à trois reprises, les destructions totales, les bombes, les déportations, la Résistance fer et toutes les résistances. Résistance. Ce mot résonnait très fort dans nos grosses têtes de jeunes Ternois. Le général, le grand Charles, comme nous le surnommions affectueusement, copiant en cela nos pères et nos oncles, venait de décéder à Colombey-les-Deux-Eglises, à deux pas d’Urville, commune où est fabriqué le Drappier. Serge Boulard avait acheté L’Humanité, Le Monde et L’Aurore pour voir comment la mort du grand homme avait été annoncée. Milou me regardait. J’étais à Tergnier en 1970. Les fines bulles du Drappier me rafraîchissaient la mémoire.

    Dimanche 16 décembre 2018.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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