Entre souffrance et espoir infini

          Avec « Sur les toits d’Innsbruck », Valère Staraselski donne à ses lecteurs son plus beau roman. Une courte fable riche et dense. Un joyau.

    Valère Staraselski est un écrivain et un journaliste reconnu. Spécialiste d’Aragon, il a  son actif une bonne vingtaine de livres, en particulier des romans, des essais et des recueils de chroniques. Son dernier roman, Sur les toits d’Innsbruck, est, sans conteste le meilleur qu’il ait donné à ses lecteurs. Ce court texte, riche et dense, n’est rien d’autre qu’une manière de fable métaphorique autour de la nature, de mort (celle de la chevrette), de l’amour (celui qui unit la jeune Katerine Wolf à Louis Chastenier) et de la tentation de la foi (avec la chapelle, lieu de refuge). Que nous dit-il ? Il nous conte la rencontre entre Katerine, née en Allemagne de l’Est l’année de la chute du mur de Berlin, avec un autre randonneur, Louis, Français, expert en bois. Le cadre est magnifique : les Alpes d’Autriche, le Tyrol, parmi les monts qui se trouvent au-dessus d’Innsbruck. Ils se mettent à discuter, dissertent sur l’aveuglement de la société de consommation, sur les menaces de catastrophes écologiques, économiques, politiques. Sous les « senteurs lourdes des arbres », ils s’entendent de mieux en mieux. Et finissent par échanger leurs numéros de téléphone. Dans une petite chapelle qui sert de refuge, ils découvrent une chevrette

    Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au  dernier Salon du livre  d'Arras, le 1er Mai dernier.
    Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au dernier Salon du livre d’Arras, le 1er Mai 2012.


    blessée. La petite bête souffre ; elle va mourir. Page 75, Valère Staraselski nous donne à lire un magnifique passage sur la fin de vie, avec une minutieuse description de l’anesthésie de la chevrette, avec « le bruit du vent » dans la chapelle qui « repousse le silence ». Un peu plus loin, c’est le paysan appelé à la rescousse qu’il décrit alors que celui-ci tue l’animal avec une dague ? Là encore, précision du vocabulaire anatomique, « le sang bu par la terre ». Une écriture remarquable, digne des meilleures pages de Roger Vailland dans Les Mauvais coups ou dans 325 000 francs. Oui, la mort, cousine rivale de la vie, rôde dans ce superbe roman. Elle est là, bien présente, quand l’auteur nous apprend que Katerine, victime d’un cancer, porte une prothèse d’un sein. Cela n’empêchera nullement le tout nouveau couple de s’aimer avec fureur et tendresse infinie. Autre passage savoureux : celui qui évoque la disparition, puis le retour du chat Alliocha, dans le froid, la neige, l’obscurité. Valère Staraseslki est décidément un excellent conteur qui, ici, nous fait un peu penser à Dickens. Le livre se termine par des conversations plus politiques, où le capitalisme en prend pour son grade (jolie citation de Charles de Gaulle : « Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent. »), tout comme le communisme excessif (le génocide khmer, et l’ordre de Mao de détruire tous les oiseaux de Chine). On n’oubliera pas non plus l’élégance du style de Valère. Là, il nous parle d’une « patience pleine ». Un peu plus loin, il décrit les « ahans » pendant l’effort, et constate, grave, que « la prière est la sœur de la détresse », avant de nous faire sentir l’atmosphère : « Au-dehors, les oiseaux criards, chanteurs et siffleurs ne parvenaient pas à couvrir l’appel sonore d’un coucou têtu. » Ce roman recèle une grande force littéraire, une grande puissance d’écriture. On le dirait habité à la fois par une immense souffrance et un fantastique désir d’espérer. D’espérer encore. C’est en cela qu’il est beau.

    PHILIPPE LACOCHE

    Sur les toits d’Innsbruck, Valère Staraselski ; Le Cherche Midi ; 138 p. ; 12,50 €.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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