Jaccard, le grand Suisse

    En Suisse, dans la littérature, il n’y a pas de petits. Rien que des grands : Cendrars, Cingria, Chessex. Et Jaccard, proche de Cioran, de Nietzsche et des jeunes filles.

    Un ami proche, tout aussi proche de Roland Jaccard, me dit de ce dernier que c’est un éternel jeune homme. Je veux bien le croire après avoir terminé, cette nuit, son récit Ma vie et autres trahisons, j’entre de plain-pied dans cette Saint-Valentin sourire aux lèvres et le corps en feu. Ce livre est réjouissant. Non pas qu’il soit joyeux, non, au contraire. Pas désespéré non plus, même quand il est noir, pessimiste, ciorannesque et nietzschéen à souhait. Car on sent chez Roland Jaccard une manière d’élégance qui le conduit à s’arrêter au bord des larmes et des cris. Réjouissant, c’est ça. Et dans réjouissant, il y a jouissant.Là, notre ami Jaccard ne

    Roland Jaccard aime Cioran et les jeunes filles.

    se prive pas. Il passe autant de jeunes filles et de jeunes femmes dans ses pages que dans le lit de Gabriel Matzneff ou dans celui d’Henry Miller époque du 18, villa Seurat, Jours Tranquilles à Clichy. Elles sont si belles, si craquantes, si croquantes qu’on a, of course, envie de croquer. Roland Jaccard nous met l’eau à la bouche. On est en droit de l’en remercier. Ce sont des chatons angora, des poulettes expertes qui viennent se pelotonner contre lui, monsieur respectable de la république des lettres qui œuvra longtemps comme chroniqueur au Monde (comme il en parle bien, du Monde, en évoquant, page 93, l’excellent et très fin François Bott: «Cette impression que François Bott a éprouvée au Monde – le Monde de la rue des Italiens – d’entrer au couvent, je l’ai également ressentie. Le Monde, écrit-il joliment dans ses Souvenirs de la république des Lettres, était un monastère fourvoyé dans le quartier des plaisirs, dans l’agitation frivole des grands boulevards. L’austérité était une manière d’être, une seconde nature, chez les gens de la rue des Italiens. La rigueur morale cependant avait ses limites. Je ne tardais pas à m’en apercevoir en fréquentant le cinéma porno qui jouxtait la rédaction. La nature y retrouvait ses droits.»).Des chatons, des poulettes, disais-je après cette citation fleuve. De succulentes lolitas en chemises de garçons ou en culottes rose tendre. Elles sont douces, délurées, intrépides, romantiques, parfois soucieuses et émouvantes. Il les écoute, les console, les aime comme on peut les aimer quand on a gommé de sa vie la gourme et la maladresse de la jeunesse masculine. On sent chez Jaccard, derrière la dureté de la posture, le blues de la pensée, la noirceur existentielle, une infinie tendresse à l’endroit de ces jeunes filles. On est loin du consumérisme de certains vieux coqs des crottées basses-cours de la pensée égotiste et futile. Certainement que cela vient du fait qu’on sent que Roland Jaccard ne se prend pas trop au sérieux. Il ne se déteste pas, non, mais il ne s’adore pas non plus. (En cela, c’est un écrivain singulier car comme c’est bon de s’aimer quand on est écrivain.) Il se regarde vivre avec amusement, parfois avec ironie, voire mépris. Ça s’appelle avoir du recul par rapport à soi-même. «C’est très suisse», me confiait hier Myriam Salama, des éditions Grasset. Et nous citions de concert Cingria, Chessex et quelques autres. Car j’ai oublié de vous dire qu’il était suisse, Jaccard: il faut bien les Alpes pour débouler à pleine vitesse dans la vallée joyeuse qui nous conduit Par-delà le bien et le mal.

    PHILIPPE LACOCHE

    « Ma vie et autres trahisons », Roland Jaccard, Grasset, 195 p.16 euros.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    • Michel CAILLOL

      Bravo, Philippe, belle écriture !
      Personnellement, je n’ai pas grand goût pour les personnages “bukowskien” (pré- ou post- ?) comme Jaccard. A la façon de Sollers ou Matzneff, ce sont des intellos libertins. Leur vision est un existentialisme jouisseur. C’est très bien comme ça. Mais leur relation à la seule énergie qui soit dans l’univers, celle de la sexualité, est fermée, repliée sur elle-même. Comme si l’énergie du sexe nous appartenait… Elle n’est pas A nous elle est EN nous. Elle est digne de vénération, sinon elle peut être.. vénérienne (smile).
      Le “chercheur spirituel” que je suis se hasarde à dire que Jaccard pratique un tantrisme cynique où, même s’il “ne se prend pas trop au sérieux”, l’espace est fermé. Quelle générosité a-t-il, sinon celle de son miroir ? Narcissisme nietzschéen, on s’en fout ! (je n’ai pas lu Nietzsche). Complaisance à se regarder jouir/écrire, bof…C’est, comme tu le dis très bien, un enfermement “noir, pessimiste”. Quel ennui et tellement déjà vu ! Et désespéré, dans le fond..
      A cela j’oppose la joie et l’amour inconditionnel, l’offrande et la célébration, le merci à la vie. Je suis un grain de poussière parmi des milliers d’autres à jouir de cette même jouissance, depuis des millénaires.Quelle importance et à quoi bon insister tant ? Alors, l’espace du coeur peut s’ouvrir et la respiration venir…Sourire… Il ne doit pas sourire beaucoup, le Jaccard….
      Mais, car il y a un “mais” : je dois admettre… j’ai déjà vu Sollers en train de “brancher” une jeune asiatique. Je dois dire que, quelque part, j’envie cet art-là, “brancher une jeune asiatique”… Moi, je saurais pas faire…

      • seb

        J’aime votre commentaire. Je m’y reconnais. Moi non plus, “brancher une jeune asiatique”… ou une jeune n’importe quoi d’autre d’ailleurs, je ne saurais faire…

    • Michel CAILLOL

      Bravo, Philippe, belle écriture !
      Personnellement, je n’ai pas grand goût pour les personnages “bukowskien” (pré- ou post- ?) comme Jaccard. A la façon de Sollers ou Matzneff, ce sont des intellos libertins. Leur vision est un existentialisme jouisseur. C’est très bien comme ça. Mais leur relation à la seule énergie qui soit dans l’univers, celle de la sexualité, est fermée, repliée sur elle-même. Comme si l’énergie du sexe nous appartenait… Elle n’est pas A nous elle est EN nous. Elle est digne de vénération, sinon elle peut être.. vénérienne (smile).
      Le “chercheur spirituel” que je suis se hasarde à dire que Jaccard pratique un tantrisme cynique où, même s’il “ne se prend pas trop au sérieux”, l’espace est fermé. Quelle générosité a-t-il, sinon celle de son miroir ? Narcissisme nietzschéen, on s’en fout ! (je n’ai pas lu Nietzsche). Complaisance à se regarder jouir/écrire, bof…C’est, comme tu le dis très bien, un enfermement “noir, pessimiste”. Quel ennui et tellement déjà vu ! Et désespéré, dans le fond..
      A cela j’oppose la joie et l’amour inconditionnel, l’offrande et la célébration, le merci à la vie. Je suis un grain de poussière parmi des milliers d’autres à jouir de cette même jouissance, depuis des millénaires.Quelle importance et à quoi bon insister tant ? Alors, l’espace du coeur peut s’ouvrir et la respiration venir…Sourire… Il ne doit pas sourire beaucoup, le Jaccard….
      Mais, car il y a un “mais” : je dois admettre… j’ai déjà vu Sollers en train de “brancher” une jeune asiatique. Je dois dire que, quelque part, j’envie cet art-là, “brancher une jeune asiatique”… Moi, je saurais pas faire…

      • seb

        J’aime votre commentaire. Je m’y reconnais. Moi non plus, “brancher une jeune asiatique”… ou une jeune n’importe quoi d’autre d’ailleurs, je ne saurais faire…

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    La médecine pour passion

    Geneviève Senger dresse le portrait d’Elsa qui veut devenir médecin au début du XXe ...

    Des dessins aux mots

       Dessinatrice d’humour de grand talent, Marianne Maury Kaufmann choisit de se passer momentanément ...

    À la recherche du Besson perdu…

         L’auteur d’«Ah?! Berlin», ne perd jamais son temps : qu’il pense ou ...

    La France d’avant, c’était mieux

    Ce matin, j’ai entendu l’ancien gaucho Daniel Cohn-Bendit sur France Inter. Il défendait l’Europe. ...

    Mes coups de coeurs

    Dictionnaire Le Père Albert fait Tintin Humoriste inénarrable et décalé, Albert Algoud est la ...

        Entre Bernanos et Gibeau

        François Thibaux exce lle dans un recueil de nouvelles hallucinées et sublimes. ...