Jean Colin d’Amiens : le talent foudroyé

    Vincent Guillier vient d’écrire une courte et excellente biographie du peintre-écrivain, mort à 32 ans, à la fin des années 50. Poétique.

    Les Picards et la Picardie connaissent mal, voire pas du tout Jean Colin d’Amiens; c’est regrettable. Ce peintre, dessina

    Vincent Guillier, écrivain.
    Vincent Guillier, écrivain.
    Jean Colin d'Amiens.
    Jean Colin d’Amiens.

    teur et écrivain né en 1927 et mort de la maladie de Charcot en 1959, distillait un talent précoce, émouvant et déroutant qui, si la mort ne l’avait pas rattrapé, eût pu accéder à une immense reconnaissance et une carrière – même s’il n’eût guère goûté de triste mot – importante. La reconnaissance, il commençait à l’obtenir des critiques et de ses pairs prestigieux; ils avaient pour noms Mauriac, Halévy, Czapski, Green et Jouhandeau. Cette méconnaissance de la Picardie à l’endroit de Jean Colin d’Amiens a dû agacer l’excellent Vincent Guillier, jeune poète et écrivain, fou de littérature; il nous donne à lire un court ouvrage, Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort (Encrage édition) qui tient autant de la biographie, de monographie et de l’essai que du tombeau. Ce petit opus est un régal. Finement écrit, très littéraire mais jamais pédant ou intello, il ravit par sa fraîcheur poétique, douce, pastel, légèrement mélancolique; elle s’emboîte à merveille avec le style pictural – discrètement figuratif, modeste et touchant – et d’écriture de Jean Colin d’Amiens. Résultat: un vif plaisir de lecture et la rencontre – la découverte? – d’un immense artiste (Colin) et d’un jeune écrivain talentueux (Guillier).

    Son atelier à Frucourt

    Mais qui est Jean Colin? Il naît à Amiens; son père est médecin. Sa famille réside au 16 de la rue Debray, à Amiens, dans le bien famé quartier d’Henriville. Influence paternelle? Il étudie d’abord la médecine au sortir de la guerre, puis apprend le dessin et la peinture, tout en s’intéressant vivement à l’écriture. Il fait la connaissance de peintres : Czapski qui devient son mentor, Rouault, de l’École de Paris (Jean est ami de sa fille; celle-ci lui donne la palette de son père). Józef Czapski l’aide; la famille Descat, des mécènes d’Amiens (qui collectionnent des œuvres des impressionnistes et des œuvres d’autres peintres; «des gens généreux», commente Vincent Guillier). Colin, qui réside rue de Sèvres, à Paris, ne se sent pas bien dans la capitale. «Jean, vous n’êtes pas fait pour la bohème», lui déclare Kisling. Il revient à Amiens, installe son atelier dans une maison familiale de Frucourt (où il est enterré), dans le canton de Gamaches. Il lui arrive même de confier des dessins au Courrier picard; il réalisera une immense fresque dans un garage, aujourd’hui détruit, qui se trouvait à la place du cinéma Le Gaumont, à Amiens. Parallèlement, il entretient une correspondance soutenue avec Julien Green et François Mauriac.

    Mort amoureux

    Comment Vincent Guillier en est-il venu à s’intéresser à Jean Colin d’Amiens? «Je l’ai découvert de façon fortuite», explique-t-il. «J’étais étudiant en philosophie, à Amiens, en 2002. Je cherchais mes repères dans la capitale picarde. Et j’ai découvert un écrivain qui n’avait pas eu le temps de devenir écrivain ni peintre accompli; j’ai aussi découvert un jeune homme qui écrivait son journal (ce que je faisais aussi). Je suis devenu ami avec quelqu’un que je ne connaissais pas. Il m’a fait aimer l’Amiens des années 50. Je suis certain qu’on se serait bien entendu; nous partageons une affection pour l’architecture, pour le vécu des gens. Jamais Jean Colin n’est méprisant envers les Picards. Il aurait pu devenir très connu mais la maladie et la mort l’ont rattrapé. Mais dans son malheur, il a eu de la chance: il est mort amoureux. Il a écrit de très belles pages sur cet amour…»

    Et Vincent Guillier, à l’issue de l’entretien, de livrer cette confidence singulière: «En 2008, au Brésil, j’étais en train d’écrire un roman. Et j’ai perdu la clé USB sur laquelle il se trouvait; j’en étais malade. Alors, je me suis dit que pour sauver ce roman, il fallait que j’écrive cette sorte de biographie de Jean Colin.» Il est des défaites qui se transforment en victoires. Car ce petit livre en est une. Victoire contre la mort, contre l’oubli d’un grand artiste.

    PHILIPPE LACOCHE

    Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort, Vincent Guillier; Encrage édition; 71 p.; 10 €.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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