La prose diatonique de Raymond Carver

    Le grand nouvelliste américain, mort en 1988, fait sonner ici une vingtaine d’histoires empreintes d’un blues poisseux et terriblement américain.

    Raymond Carver est considéré, à juste titre, comme l’un des meilleurs nouvellistes. Couronné de nombreux prix, traduit en Europe et au Japon, il a été qualifié de «Tchekhov américain».

    Qu’est-ce qui constitue, au juste, le charme de la prose de Carver? Certainement son sens de l’effet minimaliste. Mais pas un minimalisme désincarné ni abscons.T out au contraire. Ses personnages sont de chair, de sang, de rire, de larmes, parfois de révolte et de fureur. Ce sont souvent des gens modestes, des prolétaires, des sans grades, ou issus des classes moyennes. Terriblement moyennes.

    Il dit peu, il dit bien

    Le style de Carver est efficace, rarement lyrique, jamais «fleuri».Il dit peu mais il dit bien. Il va à l’essentiel, avec une rapidité quasi féline, des manières de coups de pattes qui font mouche. Il se concentre sur le saillant, le réel dans ce qu’il a de plus juste, parfois de plus banal. Un caractère est brossé en quelques lignes; idem pour un physique.

    Le titre du recueil qui nous occupe, Tais-toi, je t’en prie, vaut son pesant d’efficacité. C’est presque une mini nouvelle à lui tout seul. Un peu vachard, cynique, certainement tissé d’un désespoir qui ne se dévoile pas vraiment. La vingtaine de nouvelles de ce livre est dans cette veine. Des ombres lasses, usées qui se débattent contre un quotidien qui, souvent de fait pas de cadeau. Point de misérabilisme, non. Et c’est encore pire. Il y a un blues Carver, un gris Carver, comme il y a une musique Modiano. Quelque chose d’indéfinissable qui, même quand le soleil brille, que la partie de pêche donne à fond, ou que la victoire minuscule pointe son nez, finit par vous broyer le moral et instiller en vous un spleen. On en ressort en se demandant à quoi tout cela sert. Ces dîners, ces mots qu’on échange pour pas grand-chose. Tout est moyen; rarement dramatique. Et pourtant… Page68: «Je suis remonté jusqu’en haut de la berge et je suis passé sous une clôture coiffée d’un panneau qui disait: ENTRÉE INTERDITE. C’est là que prend naissance une des pistes de l’aérodrome. J’ai fait un arrêt pour regarder des fleurs qui avaient poussé dans les lézardes de la piste. Elles étaient entourées de ces traces noirâtres, huileuses, que laissent les avions au moment où leurs pneus prennent contact avec le macadam.» Un peu plus loin, il y a le ruisseau. Le narrateur pêche. Il se trouve bientôt confronté à un énorme poisson visqueux, une sorte de silure ou de gros poisson-chat. Une sale bestiole, puissante et huileuse. Comme les traces sur la piste de l’aérodrome. Nous sommes aux États-Unis. Carver observe, raconte et chante son blues comme lui seul sait le faire. Sa prose sonne comme l’harmonica d’Al Wilson. Sa prose est en diatonique.

    PHILIPPE LACOCHE

    «Tais-toi, je t’en prie», Raymond Carver, traduit de l’anglais (États-Unis) par François Lasquin. Éditions Points. 317 p.; 7,20 euros.

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