Les talents multiples de Robert Mallet

    On le connaît par ses entretiens radiophoniques de Paul Léautaud. Il ne faut pas oublier qu’il fut un poète, un romancier, un dramaturge et un essayiste magistral.

    Il serait injuste de ramener la carrière littéraire de Robert Mallet aux seuls entretiens radiophoniques que lui accorda l’écrivain Paul Léautaud, en 1950 et 1951. Non pas que ceux-ci manquent d’intérêt. Bien au contraire: ils témoignent d’une incomparable qualité et sont pleins d’enseignements sur le monde des lettres; ils constituent même une oeuvre intrinsèque dans l’histoire du journalisme et des médias. Léautaud y excelle. Teigneux, brillant, vif, coléreux, excessif, manière de Céline en moins méchant homme car derrière l’écorce rude se cache une âme tendre et écorchée. Souvent, Paul Léautaud ne parle pas; il aboie. Mais, toujours, il aboie juste; il s’insurge, fait preuve d’une mauvaise foi désarmante mais, au final, pleine de sincérité. Il y parle de son enfance, de ses maîtresses, des adorables putains qu’il a connues. Et ce sacré Léautaud attaque sans vergogne les vieilles gloires de la littérature française. C’est un régal. Le miracle de ces entretiens, jamais, n’eût pu se produire sans les questions pertinentes, l’aplomb mesuré et respectueux, l’immense culture de Robert Mallet. Ce dernier expliqua par la suite que Léautaud n’avait accepté ces rencontres qu’à deux conditions: ne pas être payé ( «Je ne suis pas un mercenaire, tout de même!») et que les interviews ne fussent pas préparées afin de garantir une spontanéité des réponses. Robert Mallet s’en réjouit. Et, au fil des diffusions radiophoniques, Léautaud qui n’était jusqu’ici apprécié que dans les cercles littéraires, devient une figure populaire. Presque une star. Il n’écoutait jamais ces émissions jusqu’au jour, où, en revenant des obsèques d’André Gide en Normandie où Robert Mallet l’avait transporté en voiture, il lui proposa qu’il s’écoutât sur la radio de l’automobile. Il simula une petite colère, «mais vous m’avez fait dire ça!», mais, au fond, en fut ravi. «Grâce aux entretiens, il était devenu le personnage qu’on a dit qu’il était», souriait après coup Robert Mallet.

    Romancier et dramaturge inspiré

    Robert Mallet, grand homme de radio et génial intervieweur? C’est indéniable. Mais il fut aussi et surtout un immense poète, un romancier inspiré, sensible et délicat, un essayiste lucide et pertinent, et un dramaturge rare mais talentueux et hors modes (ce qui, en 1957, quand il donna à voir L’Équipage au complet – Gallimard, 1958–, un drame avec onze personnages, joué à la Comédie de Paris dans une mise en scène d’Henri Soubeyran, relevait de l’exploit!). À propos de cette pièce de théâtre André Brincourt, du Figaro louait «un drame clos, rond, plein, dur comme un boulet de canon, qui sollicite de nous une intime participation dans un extraordinaire cas de conscience» tandis que Pierre Marcabru s’exclamait dans la revue Arts: «L’anecdote est dépassée, comme une nouvelle de Kafka. La pièce a un rythme, une respiration d’une particulière efficacité. Elle ne cesse de passionner.»

    Essayiste, il le fut également, notamment avec Une mort ambiguë (Gallimard, 1955). Il attendit que «la mort ambiguë» de Gide fût suivie de «la mort limpide» de Claudel pour rapporter les conversations qu’il eut avec les deux grands écrivains. «Préparant la publication de leur correspondance de 1949-1950, alors que plus rien ne pouvait les rapprocher, il leur servit de trait d’union», note l’éditeur en quatrième de couverture. Essai limpide, éclairant, profond, hérissé de dialogues, de phrases rapportées, il y développe le oui de Claudel, le non de Léautaud et le peut-être de Gide. C’est magnifique. Magnifique est également son oeuvre romanesque même si, elle aussi, est moins opulente que l’œuvre poétique. Il n’est pas impossible qu’il le regrettât car, perfectionniste et accaparé par d’autres tâches (universitaires, défense de l’environnement, etc.), il savait que contrairement à la poésie, art de la fulgurance, de l’inspiration brute, le roman est un art chronophage car relevant de la lenteur et de la précision du geste artisanal. Lorsqu’on a lu ce chef-d’œuvre qu’est Ellynn (Gallimard, 1985, prix des Libraires), on pourra regretter qu’il ne nous eût pas donné à lire plus de romans. Ellynn a pour cadre l’Irlande. Aubry, un peintre reconnu, quitte Londres pour la région de Cork où il achète une maison isolée. Loin de tout. Une histoire d’amour dans un décor sublime dans cette Irlande «qu’on ne pouvait imaginer autrement que battue des vents et des pluies, ruisselante comme le pont d’un grand navire après le passage des lames». Doté d’un grand sens de la narration, de la description des paysages et des caractères, Mallet le poète donne ici toute la dimension de son talent. Ellynn n’est pas sans faire penser aux meilleurs livres de l’excellent Michel Déon, lui aussi amoureux de l’Irlande. Et comment ne pas évoquer Région inhabitée (Gallimard, 1991), autre très beau roman qui évoque l’histoire d’amour entre l’anthropologue Villers et la jolie Kitany, épouse du chasseur Rasidano?

    Un poète essentiel

    Mais c’est à la poésie qu’il se consacrera le plus largement. Et avec quel talent! Classiques et audacieux à la fois, le style et le ton de Robert Mallet lui appartiennent. Leur singularité provient autant de l’originalité des images que du fond métaphysique ancré dans une réalité palpable, une nature sensuelle, en tout cas jamais abscons. Dans L’Égoïste clé (Robert Laffont, 1946), il note «L’effluve de son corps se mêle/comme une caresse inconnue/au parfum de sa voix charnelle/qui flotte dans la chambre émue.» Dans De toutes les douleurs (Robert Laffont, 1948), il écrit: «Nous réclamons une très bonne terre ponctuelle: fraîche en été, tiède en hiver, avec des couleurs nuancées de pétales de roses fanées.» Rarement mots et adjectifs auront été utilisés à si bon escient et avec tant de précision évocatrice. Et comment ne pas être conquis, ému, par «L’Oiseleur», poème contenu dans le recueil Amour, mot de passe? Quelle plus belle définition du cœur, de l’âme peut-être (comme l’eût dit Gide): «Je porte sous ma veste/ mon unique richesse: / la cage thoracique avec son oiseau rouge/ avec ses barreaux courbes/ avec ses chants rythmiques/ avec son poids de graines/ payées au cours des peines/ avec son lot de griffes/ crispées sur les douleurs,/ je suis un oiseleur/ qui vit de son captif.» Impossible également de passer à côté du Poème du Sablier (Gallimard, 1962), tout en rimes fortes, souvent pleines. On y parle de la guerre, d’un village en souffrance, de la nuit (page 14: «Le silence nous verrouille/ dans les brouillards de la chair.») mais aussi d’Apostilles ou l’utile et le futile (Gallimard 1972), avec cette épigraphe imparable: «Entre l’utile et le futile/ pas même la différence d’une lettre, un souffle.» Robert Mallet: le poète contemporain essentiel.

    PHILIPPE LACOCHE

     

    A savoir

    Premier livre de Robert Mallet : un roman, «La Poursuite amoureuse» (1932-1940), Mercure de France, 1943.

    Le recueil de poème «Amour, mot de passe», paraît en 1952, chez Seghers. Robert Mallet y est en bonne compagnie puisque parmi les auteurs déjà publiés dans cette collection figurent notamment Eluard, Tzara, Norge, Mao Tsé Toung, Mac Orlan,etc.

    Il a travaillé à l’ORTF. Outre les entretiens avec Léautaud, il a également interviewé Jean Paulhan.

     

    COMMENTAIRE

    Un homme de cœur, 

    un écrivain fraternel

    En septembre 1986, j’arrivais, comme jeune journaliste au Courrier picard, avec famille et bagages dans la bonne ville d’Abbeville. Rapidement, je fis la connaissance de Robert Mallet que de nombreux Abbevillois appel

    Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l'âme et défenseur de l'environnement.
    Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l’âme et défenseur de l’environnement.

    aient, déférents, Monsieur le Recteur. Derrière l’image un peu figée du haut fonctionnaire et de l’universitaire, je découvris très vite un homme généreux, à l’écoute des autres. Nous parlâmes littérature (Léautaud, bien sûr, que j’adorais). Lorsqu’il sut que j’avais publié un premier roman, il me le demanda et m’encouragea à écrire. J’avais justement sous la main le tapuscrit de mon recueil de nouvelles Cité Roosevelt qu’il souhaita lire. Enthousiaste, il me prodigua de précieux conseils et le fit lire à plusieurs éditeurs. Robert Mallet tendait la main. Il venait souvent me voir à l’agence, les samedis après-midi. Il me racontait des anecdotes de sa vie. La guerre. Ce capitaine allemand, «socialiste et de mon âge, au regard clair», qui, en 1940, lui avait placé un revolver sur la tempe, et au final l’avait épargné. C’est lui aussi qui me conseilla de planter un cerisier et un bouleau dans le jardin de la fermette que je venais d’acheter à Cerisy-Buleux «Cerisy (cerisier)-Buleux (bouleau)», souriait-il. Les années ont passé. J’ai revendu ma fermette. J’espère qu’ils sont toujours en vie, ces deux arbres. Robert Mallet l’eût, en tout cas, souhaité. Ph.L.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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    • Mireille Newman

      Il ne faut pas oublier le travail immense sur Francis Jammes et ses très nombreuses éditions sur le poète, comprenant les nombreuses correspondances du poète avec les grands de son époque. Il a été et restera toujours le spécialiste de Francis Jammes.

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