L’être ou ne pas l’être

    Cocu. L’excellent Alain Paucard nous rappelle que l’être n’est pas forcément un malheur.

    Alain Paucard n’est pas seulement un écrivain truculent, le plus français et le plus parisien d’entre eux (lorsqu’il répond au téléphone, son «Allô! Paucard de Paris: J’écoute!» a fait florès), le plus singulier; il est aussi et surtout un prosateur de haut niveau qui, jamais, ne laisse moisir sa plume dans l’encrier. Il sait appuyer là où ça fait mal – ou, au contraire, du bien –: le stalinisme, les filles de joie, l’alcool, l’architecture, les vacances, les écrivains mal vu par la bien-pensance (Dutourd, Gripari, Audiard), l’art contemporain, etc. Dans le politiquement incorrect Alain Paucard en connaît un rayon, et ce, bien

    Alain Paucard, de Paris.

    avant que ce terme soit devenu moderne. («La modernité, la plus belle imbécillité du siècle…», dirait-il). Un essai sur l’état de cocu: il fallait y penser; il fallait ensuite oser. Alain Paucard saute l’obstacle frontalement, cornes au vent, et emporte le derby des lecteurs: il nous donne à lire un livre vif, frais comme un adultère commis entre 17 et 19 heures. C’est souvent drôle, parfois émouvant. Juste, toujours, très juste et argumenté. Car, quoi qu’on en pense, le thème du cocu est bien plus sérieux qu’on le croit. Ecoutez cette pensée paucardienne que Diderot lui-même eût pu générer: «Il n’y peut rien. C’est le destin. Quoi qu’on fasse, qu’on soit gentil avec elles, et si, par chance, voire miracle, on les fait jouir, ça ne changera rien: l’homme est né pour être cocu, le cocu est en quelque sorte un sacrifice à Dieu (variante: à la Nature).» Voilà qui est dit. Un peu plus loin, le raisonnement s’affine et la femme s’élève: «Les classes sociales se rejoignent par le cul… et le cocu. Etre cocu, c’est un statut, la marque d’une position sociale, mieux, c’est un standing. Etre cocu, c’est prêter sa femme pour que l’on comprenne sa chance, que l’on apprécie sa richesse.» Karl Marx n’eût pas dit mieux.

    Le bonheur, sur la terre…

    L’auteur évoque, bien sûr, l’échangisme, les boîtes à partouze, qu’il balaie d’un brillant trait de plume, en gros «quand on devient une tour de contrôle» on n’est plus cocu. Amer constat qui décevra l’époque. Tant pis pour elle.

    Page 87, il devient péremptoire: «Chacun a été, est ou sera cocu. C’est la nature humaine. Il n’existe pas de protection efficace contre le cocufiage. Même la gentillesse, même la fidélité ne peuvent le conjurer. Le phénomène est universel.»

    Il termine son brûlot par un florilège de «Pensées sur les cocus». Ça commence par l’incontournable Alphonse Allais: «J’ai souvent remarqué, pour ma part, que les cocus épousaient de préférence des femmes adultères.» Ça se poursuit avec le fraternel Léo Campion: «Il vaut mieux être cocu que ministre. Ça dure plus longtemps et l’on n’est pas obligé d’assister aux séances.» Ça continue avec Alfred Capus: «Deux hommes trahis par la même femme sont un peu des parents.» Il n’oublie pas le succulent Eugène Labiche: «J’ai fini par m’apercevoir que je n’étais plus le seul à partager la fidélité de mon épouse.» Ce petit livre est indispensable. Bon courage à tous! Et n’oublions jamais, comme le dit le tango de Big Bert Switten, immortalisé par le délicat Alain Boulmé (Philips, 1970; référence: 6021 025), «Le bonheur sur la terre, c’est d’être cocu…»

    PHILIPPE LACOCHE

    Éloge du cocu, Alain Paucard; Xenia; 97 p.; 10 €.

     

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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