Patrick Modiano hors de prix

         

    Le fascinant Patrick Modiano. Un univers envoûtant; une musique indéfinissable. Francesca Mantovani – éditions Gallimard.
    Patrick Modiano. Photo : Francesca Mantovani – éditions Gallimard.
    Deux livres : un roman, une pièce de théâtre.

    Un roman et une pièce de théâtre. Le prix Nobel plonge dans la vase de ses souvenirs.

    Un roman, Souvenirs dormants, et une pièce de théâtre, Nos débuts dans la vie, Patrick Modiano, récemment nobélisé, sort après que les listes des  grands prix ont été publiées. Il peut se le permettre. Il peut aussi se permettre de ne pas forcément nous donner le meilleur de lui-même (l’inoubliable Villa triste, l’incontournable De si braves garçons, le poignant Dora Bruder). Cela, au fond, a si peu d’importance : un livre de Modiano nous fascinera toujours et finir par nous emporter, loin, très loin, vers ces douceurs indicibles des bonheurs de lecture perdus.

    Théâtre de marionnettes 

    Dans le roman Souvenirs dormants, il nous invite à suivre Jean D., âgé d’une vingtaine d’années. Il ne va plus à l’université, vit de menus travaux (dont la vente plus ou moins licite de livres anciens), écrit des paroles de chansons (comme l’auteur qui écrivit notamment les paroles de « Étonnez-moi Benoît », pour Françoise Hardy, sur une musique de son complice Hugues de Courson, qui fondera, un peu plus tard, le groupe Malicorne). Il traîne dans un Paris mystérieux des années 1960 qu’on dirait peuplé de fantômes, dont ces femmes et ces jeunes filles (Geneviève Dalame, Madeleine Péraud, Mireille Ourousov) ; l’une a très certainement tué son amant. Sont-ils toujours vivants, ces personnages féminins, égarés sur la scène vide d’un théâtre de marionnettes, dans un monde parallèle ? Il suffit qu’on coupe les fils pour qu’ils tombent… Ils sont si fragiles. Il y a même un pistolet dans un étui de daim (quelle belle trouvaille ; tout Modiano se trouve dans ces objets datés : la douceur rassurante et élégante du daim ; la froideur délétère du métal du pistolet). L’un des personnages  secondaires porte même un blouson en faux léopard.

    Certains protagonistes s’adonnent à l’occultisme, sont sensibles aux idées de Gurdjieff comme le furent, entre les deux guerres, les Phrères simplistes du Grand Jeu, mouvement rémois parallèle au Surréalisme généré par Roger Vailland, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. (Si l’on tire les fils de la pelote des souvenirs, de Vailland, on passe à Jacques-Francis Rolland ; de ce dernier, on passe à Jean Cau qui, lui-même fut l’ami très proche de la mère de Patrick Modiano, actrice.) Il n’y a rien d’innocent chez Modiano, même si, parfois, un trait d’humour illumine, comète souriante, les souvenirs en noir et blanc. Un peu comme chez Emmanuel Bove dont le Prix Nobel a l’honnêteté de reconnaître qu’il l’a beaucoup influencé. De sa mère comédienne, il en est peut-être question dans la pièce de théâtre Nos débuts dans la vie ; en tout cas, celle-ci lui ressemble. On retrouve le même personnage Jean, double de l’écrivain, qui est en train d’écrire son premier manuscrit ; il est amoureux de Dominique (étrange : c’est justement le prénom de la femme de Modiano, Dominique Zehrfuss). Un univers théâtral. Les comédiens répètent La Mouette, de Tchekhov. Et toujours ces non-dits, ces silences, lourds comme une vase constituée des sédiments de toutes ces voix mortes. PHILIPPE LACOCHE

    Souvenirs dormants, Patrick Modiano, Gallimard ; 105 p. ; 14,50 € ; Nos débuts dans la vie, Gallimard ; Patrick Modiano ; 92 p. ; 12 €.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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