Vailland-Soulages : un match de haut niveau

     

    Le 27 mars 1961, Roger Vailland passe l’après-midi avec le peintre Pierre Soulages dans son atelier. Il en revient avec un texte éclairant. Comme un compte-rendu sportif.

    Il y a du Blaise Cendrars chez Roger Vailland. Ou l’inverse. En tout cas, ces deux immenses écrivains ont plus d’un point en commun. Tous deux ont été journalistes. Grands reporters pour être précis. Mais pas des reporters comme les autres. Leur démarche est autre. Quand, Lazareff demande à Cendrars , en 1933, pour Paris-Soir, un reportage sur le paquebot Le Normandie, le créateur de L’Homme foudroyé lui répond qu’il refuse catégoriquement de faire le voyage parmi les sommités et les notables. « Je voyagerai dans la soute!”  répond-il. Lazareff rigole. Le laisse faire. Blaise revient avec un texte époustouflant de justesse et de poésie.

    Quand Roger Vailland choisit de s’attaquer à l’oeuvre de son ami le peintre Pierre Soulages, il opte, lui aussi, pour une démarche singulière. Plutôt que de travailler de manière cérébrale dans son bureau de Meillonnas, de relire les articles et études consacrées à l’artiste, puis de rédiger, il choisit la forme la plus primaire, la plus vrai du reportage. Se rendre sur place, regarder, rapporter ce qu’il a vu en toute simplicité. Ainsi, le 27 mars 1961, Vailland passe l’après-midi avec Soulages dans son atelier. Il le regarde peindre, finir une toile, et note chaque étape de la création. Il travaille comme un journaliste sportif devant un match de football ou devant une course cycliste. Nous, lecteurs, grâce à Vailland, avons sous les yeux Soulages en train de choisir ses couleurs, préparer sa toile. On l’entend parler, s’impatienter, ou, au contraire, exploser de bonheur. Il pense tout haut ; le peintre est en mouvement. Comme le fait remarquer Alfred Pacquement, directeur du Centre Pompidou, dans son éclairante préface, « Vailland voit en Soulages un champion qu’il compare à un athlète alors célèbre, Michel Jazy ». Le début du texte de Vailland, sublime, fait songer à un compte-rendu d’un match de boxe : « Pierre Soulages et moi, nous entrons dans son atelier. Il est 16h07. Sur le mur est accrochée une toile inachevée, une grande toile : 202 x 160 centimètres. Elle est accrochée à 20 centimètres du sol. Soulages traverse l’atelier à grands pas et va tout contre elle. Il mesure 1,90 m, il père 102 kilos. La toile et lui sont face à face dans des dimensions homologues. » Et c’est parti pour un texte d’une beauté rare, d’une précision d’entomologiste, souvent tout en retenue, parfois émouvant au détour d’un détail subreptice : page 26, il cite la couleur orangé de mars, l’une des plus belles couleurs de la palette des peintres que Soulages utilise parfois. Le texte est suivi d’un article de Vailland paru en 1962 dans Le Nouveau Clarté, mensuel des étudiants communistes. Il répond à la question posée par ce même journal : « Pour ou contre Pierre Soulages, peintre abstrait? » Vailland répond si bien à la question – le philosophe, l’ancien de la rue d’Ulm, sait argumenter! – qu’il parviendrait à faire aimer le peintre aux adeptes de la peinture la plus figurative. Ce petit livre est un bijou.

    PHILIPPE LACOCHE

    « Comment travaille Pierre Soulages, suivi du Procès de Pierre Soulages », Roger Vailland, Le Temps des Cerises; coll. La Griotte; préf. d’Alfred Pacquement. 64 p. 6 euros.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Tout le poids de la légèreté littéraire

    Un roman singulier, attachant. Jean-Claude Lalumière sera au salon de Creil les 23 et ...

    Lecture : playlist subjective

    Je continue mes conseils très subjectifs de lectures. Je ne m’en lasse pas. Un ...

    Guy Debord : un Coluche en situation

    Jean-Yves Lacroix, ancien de Normale Sup, devenu libraire de livres anciens, cisèle le portrait ...

    Vincent Peillon parle le communisme couramment

       Ancien ministre de l’Éducation nationale, aujourd’hui député européen, ses vraies passions, au fond, ...

    Une fable réjouissante brocarde le Vélib’

      Hilarant, méchant, voire cruel, « Cycle mortel », de l’excellent François Marchand, met une pincée ...

    Les coups de coeur du Marquis…

    Ce passé qui rassure «On regrette à peu près tout, les triperies, les deux ...